Pour en finir avec le terme « racialisateur ».

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Face à l’émergence politique de la question raciale en France, on peut voir se dégager plusieurs types de réponses de gauche, qui ont toutes en communs d’être des d’avatars « respectables » d’un même discours raciste. Un même discours raciste qui fait des immigrés et des fils d’immigrés des facteurs de division et qui justifie leur invisibilisation, donc leur exclusion de la sphère politique.

Mais c’est encore le raciste Alain Soral qui synthétise le mieux ce discours, citons le donc ici :

« Le regroupement familial ne fut pas une naïveté humaniste de grand bourgeois qui plane, mais un projet pervers, dégueulasse : transformer les banlieues rouges à très forte conscience et solidarité de classe (avec un PCF à 30 %) en banlieues beurs.
Car on ne dira jamais assez à quel point la maghrébisation, l’africanisation, la tiers-mondisation de la France ont fait baisser vertigineusement le niveau de civisme et de civilité de la population française.
 » [1]

Alain Soral, peu soucieux de parler d’exploitation et de restructuration du capitalisme et de l’organisation du travail, met sur les dos de l’immigration la détérioration de la conscience de classe. Discours raciste- populiste classique dira t- on, mais pourtant ce discours n’est pas cantonné à l’extrême- droite si l’on y regarde de plus près. Nous allons voir comment cet argument de la division, au cœur de ce discours, est repris à gauche, et même à l’extrême- gauche sous des formes respectables.

Le discours humaniste social- démocrate [2] fait du racisme une cause morale abstraite, soluble dans un grand fourre- tout qui regrouperait indistinctement toutes les formes de dominations, réduites à de simples discriminations [3] et les dépolitise ainsi en empêchant de les analyser dans leurs spécificités respectives.
Il est assez proche, finalement, du discours anarchiste- individualiste à ce sujet, dans la mesure où l’anarchisme individualiste ne s’est ouvert ni à la critique de l’économie politique (comme les communistes- libertaires), ni aux sciences- sociales : dépourvue de méthode et de critique de la méthode, ce courant est donc resté bloqué au paradigme de la philosophie des Lumières et sa réflexion est essentiellement moraliste.
De façon assez parlante, l’anarchisme-individualiste et la sociale- démocratie ont également en commun le fait d’être les courants idéologiques les plus virulents contre la non-mixité politique, allant jusqu’à la comparer au fascisme [4].
De son côté, le discours marxiste- orthodoxe [5], s’il n’essaie évidemment pas d’évacuer en douce la question de classe, essaye d’y inféoder la question raciale en faisant du racisme un simple faux discours dont le seul effet néfaste serait de briser la solidarité au sein du prolétariat. Le racisme n’est donc pas traité pour lui- même, comme rapport de domination particulier, mais comme simple idéologie, qui ne serait problématique que du point de vue de la classe.
Bien que ces discours soient de gauche, l’accusation de division, typique de l’argumentaire raciste, n’est jamais bien loin. Pour la gauche, le racisme reste au mieux une lutte secondaire, et sa mise sous tutelle paternaliste est obligatoire. Les racisés doivent accepter de rester de simples victimes du Racisme, dont on prend généreusement soin comme les petits- enfants de l’aide humanitaire, et ne doivent surtout pas tenter de se constituer en sujets politiques autonomes. Dès que les racisés n’acceptent plus de dissoudre la spécificité de leur oppression et de la rendre invisible ou secondaire voila que les potes d’hier auxquels il ne fallait pas toucher deviennent soudain ni plus ni moins que les nazis d’aujourd’hui pour avoir commis le crime de prétendre s’organiser en non- mixité.
Cette nostalgie de l’unité et de la conscience de classes perdues que déplore Alain Soral est partagée par de nombreux gauchistes qui, au lieu d’en rendre l’immigration responsable comme le fait l’extrême- droite, adoptent le discours, plus respectable, d’en rendre les mouvements antiracistes responsables. Ce sont donc les luttes spécifiques qui feraient barrage à l’unité du prolétariat. Au sujet de ce mythe de l’unité du prolétariat nous avions écrit :

Pour résumer, il faut bien comprendre que le prolétariat n’a pas été crée en bloc à un moment X originel, puis divisé artificiellement à un second moment Y par un faux discours dont il suffirait de dévoiler la fausseté pour que le prolétariat renoue avec son essence unitaire. Le critère vrai/faux qui opposerait le racisme à la solidarité de classe repose sur une conception idéaliste du social : pour un prolétaire blanc, le racisme offre de réels avantages à courts termes, comme toute  attitude égoïste, parce que l’on ne fait pas croire aux prolétaires qu’ils sont en concurrence sur le marché du travail, ils le sont réellement.
La division du prolétariat est une division réelle, une réalité empirique, qu’on n’abolit pas, et qu’on ne dépasse pas, en lui opposant une essence qui existerait on ne sait où, dans un ciel des idées. On peut, à la limite, tenter de produire cette unité dans la lutte, mais cette lutte ne fera pas l’économie de la mise en jeu d’un certain nombre de contradictions internes à ce que l’on appelle le prolétariat.

Au delà de cette accusation de division des luttes, les deux seuls arguments, qui tournent en boucle, sont :

– « Mais les races n’existent pas biologiquement ! »

Merci, on le savait, on parle de catégories socialement construites qui font fonctionner des mécanismes que l’on essaie d’analyser, pour cela nous avons besoin d’en parler.

-« D’accord, mais même si ce sont des constructions sociales, ce ne sont pas des catégories binaires, il y a les métis par exemple, et tout un tas de facteurs qui rendent cette histoire plus-compliquée-que-ça. »

Merci, on le savait aussi, personne n’a dit que la racialisation était binaire, c’est un processus complexe, qui touches à beaucoup de formes de mécanismes de contrôle social, pas uniquement raciaux d’ailleurs. On essaie d’analyser tout cela, pour cela nous avons besoin d’en parler.

L’argument de « c’est- plus- compliquée- que- ça » est un argument fallacieux classique qui consiste à dire une évidence (« C’est plus compliqué ! », merci, on le savait) pour en tirer les mauvaises conclusions : du coup il faudrait nier cette question et elle disparaitra toute seule. Auquel cas nous répondons que, justement, il faut d’autant plus étudier cette question de fond en comble qu’elle est complexe.

On a donc vu récemment se populariser un concept pour disqualifier ceux qui tenteraient de politiser l’antiracisme : les « racialisateurs ».
Le fond du discours sous-tendu par ce terme est parfaitement similaire au vieux discours d’extrême- droite : il s’agit de dire qu’en fait ce sont les racisés qui sont un facteur de division (de la Nation, du Prolétariat, des luttes etc.), en tout cas au moins autant que le racisme institutionnel lui-même, y compris le racisme de gauche. [6].
Ce discours va même plus loin grâce au terme « racialisateur » on fait des racisés qui tentent de politiser leur oppression les nouveaux racistes.
Les prétextes ne manquent pas pour détailler les manifestations de ce nouveau racisme des racisés : non- mixité, religion, burkini, racisme anti- blancs…

De fait, cette idée n’est pas neuve, les féministes en font déjà les frais depuis longtemps avec l’appellation féminazies. On connaissait aussi les enfants- tyrans, terme qui désigne les enfants (c’est-à-dire sûrement une des catégories socialement les plus opprimée) qui ne supportent pas d’être assis sur des chaises 8 heures par jour pendant 18 ans… quelle bande de petits Hitler en culottes-courtes, en effet.
On peut décliner le concept autant de fois qu’il existe de formes d’oppressions : racialisateurs, féminazies, enfants- tyrans, homofascistes, transdictateurs, une vraie ligue de super- vilains post- modernistes.
Rien de neuf dans ce genre de réactions cela- dit : la situation de domination étant la norme, la rébellion est toujours vécue par les dominants comme une insupportable violence, une injustice qui leur est faite.
Le retournement de situation peut aller assez loin dans l’outrance, on peut donc lire ce genre de commentaires sur un site libertaire [7] :

« Vous êtes bien mignons mes chatons arrivistes avec vos « races » pas si mignonnes, mais votre place est parmi les stars, dans Ce soir ou jamais, sur Acrimed, Streetpress, dans les pépinières d’entreprises anti-discrimination, le community organising, etc. Laissez nous tranquille, parvenez enfin, nous on veut faire la révolution. »

Il aurait tout de même été dommage que la modération du site ne supprime une telle information : il existerait une discrimination positive à l’embauche dans des secteurs économiques valorisés, ouverts exclusivement aux racialisateurs, tandis que, c’est bien connu, les militants d’extrême- gauche auraient toutes les peines du monde à se reclasser.
Cela dit, sur cette question très intéressante des discriminations raciales dans le marché de l’emploi nous conseillons les ouvrages suivant [8].

Que ce genre de fausse polémique, foncièrement raciste, éclate, c’était inévitable ; qui dit racisme structurel dit racisme partout, y compris à la gauche de la gauche.
Si l’on ne peut pas totalement ni immédiatement agir sur la cause première, à savoir le racisme structurel, on peut cependant essayer d’isoler quelques causes secondaires qui ont facilité la croissance de cette pseudo- polémique, à savoir certaines formes d’opportunisme et d’avant- gardisme, ainsi que l’homogénéité sociale propres aux organisations idéologico- affinitaire.

En dehors du fait que l’émergence d’un antiracisme politique constitue une menace pour la stabilité des rapports raciaux au sein du gauchisme [9], cette émergence a aussi fait de ce sujet une thématique politique incontournable. Il faut donc s’y positionner le plus rapidement possible, quitte à donner la parole à n’importe qui, quitte à ce qu’il dise n’importe quoi, et d’ailleurs tant mieux : plus c’est polémique et plus ça buzz.
On a donc pu voir une partie des milieux libertaires [10] se mettre à discuter le plus sérieusement du monde des racialisateurs, sur la base de textes écrits par des personnes parfaitement ignorantes du sujet, au mépris de tout le travail déjà réalisé par des personnes concernées et des antiracistes sérieux.
On surf ainsi sur l’effet de mode pour produire du bavardage dans lequel on ne dit rien parce que le but n’est pas d’élaborer une méthode, ni même de produire un contenu, mais d’occuper une place.
De l’organisation d’un débat pour contester le terme d’islamophobie [11] en passant par le relais des pamphlets anti-racialistes [12] une partie du milieu libertaire bavarde tout seul sans prendre la peine de se renseigner, et se livre plus ou moins consciemment à une petite série de provocations racistes en règle.
Le problème est que ce genre de petites agressions racistes l’air de rien (racistes donc violentes) sont de nature à produire l’effet que les anti-racialistes prétendent dénoncer : à savoir le fait que beaucoup de personnes racisées de ces milieux, ou proches de ces milieux, vont se radicaliser dans des postures identitaires.

A ce sujet, l’auto- critique n’est visiblement toujours pas autorisée : il est permis, sur les sites d’informations libertaires, de critiquer publiquement l’antisémitisme, l’antiféminisme et l’homophobie d’organisations comme le Parti des Indigènes de la République en citant le nom de cette organisation  et en la visant spécifiquement [13]. Mais lorsque des critiques du racisme ou de l’antisémitisme internes au milieu gauchiste essaient d’être publiées sur ces sites [14], curieusement, il ne faut surtout pas citer les organisations visées. Pourquoi ? Pour ne pas relayer, nous dit- on, des « embrouilles internes ». Parce que le racisme et l’antisémitisme, c’est bien connu, sont des embrouilles. On se croirait dans la célèbre scène du deuxième film OSS 117 :
« La Shoah ? Ah oui : quelle histoire ça aussi ! ».
Il faut peut- être être clair : ou bien on peut mettre en cause publiquement des organisations politiques parce que ce sont des personnalités publiques et que c’est leur rôle, justement, d’intervenir en tant que telle dans le champ politique, y compris en étant critiquées, ou bien on ne peut pas le faire. Il ne nous semble pas que les milieux libertaires soient moins sexistes, antisémites et racistes que le P.I.R alors pourquoi un traitement à deux vitesses ? Si ce n’est pas du copinage de milieu on ne sait pas ce que c’est, mais dans ce cas inutile d’essayer de le justifier politiquement. Et plus du copinage de milieu il y a aussi comme un arrière fond de racisme : ce ne sera ni la première fois ni la dernière fois qu’on essaie de faire du prolétariat colonial le bouc- émissaire sur le dos duquel rejeter le sexisme et l’antisémitisme français. Le P.I.R est donc devenu un repoussoir idéal, sujet de tous les fantasmes, ce qui empêche justement les racisés de pouvoir développer leur propre critique de cette organisation puisque le terrain est déjà piégé à l’avance par des arguments racistes. On se retrouve donc toujours pris entre deux chantages : devoir hurler contre le P.I.R avec les loups racistes de gauche, ou se taire et laisser passer toutes les prises de positions intolérables de cette organisation.
Ce repoussoir est une autre manière d’évacuer la question des rapports de domination dans les milieux libertaires. Evidemment, puisque les libertaires acceptent de reconnaître le fait que ces rapports sont structurels il faut bien qu’ils acceptent le fait qu’ils existent aussi dans leurs milieux, mais à entendre certains tout se passe comme si ces rapports n’existaient pas de façon concrète. Ils se contenteraient de planer au dessus de tout le monde, comme un esprit démoniaque qui frapperait au hasard. La seule manière de le conjurer est que chacun se livre au petit auto- examen quotidien de ses privilèges, et fasse sa petite déconstruction [15]. Les vrais racistes, sexistes, homophobes, antisémites incarnés sont toujours dehors. Et eux, on peut les citer.

En tentant de prendre le cortège de tête sur la question raciale (comme sur toutes les autres) avec un savant mélange d’opportunisme politicien, d’ignorance, de copinage, d’avant- gardisme, et de racisme, voila comment certaines franges du milieu libertaire peuvent saboter tranquillement tout le travail des antiracistes matérialistes. Travail de formation d’un antiracisme politique qui ne nierait pas la spécificité de la question raciale tout en cherchant à dégager ses intrications avec la question de classe, de sexe et toutes les autres. Mais encore faut- il élaborer cette intrication car celle- ci ne tombe visiblement pas sous le sens. Si c’était le cas cela ferait des décennies que le taux de syndicalisation serait à 90%, et les syndicats majoritairement investis par des femmes et des racisés qui en auraient la direction politique.

D’ailleurs il est assez intéressant de voir qu’aucun de ces pamphlets anti- racialisateurs ne traite ni de la question de classe ni de la question raciale : ils se content de faire jouer l’une contre l’autre. On n’est finalement pas loin du discours homophobe tenu par les anti- mariage- pour- tous qui se découvraient subitement une conscience sociale lorsqu’il s’agissait de souligner grassement que :
« Pendant qu’on parle de mariage gay on ne s’occupe pas des ouvriers de PSA et de Continental ».
On n’a, évidemment, jamais vu aucun de ces réactionnaire ouvriéristes de salon lors des manifs de soutien à PSA ou à Continental, la question de classe ne les intéressant que de façon populiste, lorsqu’elle permet d’être mise en concurrence avec d’autres luttes, en l’occurrence celle contre l’homophobie. Pour l’esprit de convergence des luttes on repassera donc.

Entre la gauche radicale et le prolétariat colonial il y a comme une relation d‘amour/haine étrange qui s’explique notamment du fait que la racialisation de la force de travail remet en question un certain nombre de fantasmes et de postures d’identifications populaires des militants.
Le prolétariat est une réalité segmentée, y compris par des coupes transversales à la classe : se déclasser, se mettre au RSA, ouvrir un squat, s’acheter un jogging, se mettre au graffiti et se faire des tatouages ne suffisent donc pas à vous transformer en ce lumpen viril que vous rêvez d’être.
Vous n’êtes pas, et vous ne serez jamais, un jeune de banlieue. Ouvrir un squat dans un quartier populaire en voie de gentrification pour y monopoliser l’espace politique en déclarant qu’il s’agit de VOS quartiers (vos parents sont dans l’immobilier ?) n’y changera rien. Jamais.
Du fantasme à la déception, et de la déception à la haine de l’objet de son fantasme il n’y a qu’un pas à chaque fois : les émeutes de 2005 avaient promus la figure du jeune- de- banlieue nouveau sujet révolutionnaire du fait de ses stigmates sociaux et raciaux (pauvre, viril et sauvage). La déception passée, voila que le sujet révolutionnaire de la veille se fait désormais taxer d’être le nouveau sujet fasciste du jour. Voila qui lui apprendra à refuser les avances qui lui avaient été faites si gentiment [16].

La question raciale reste une question irréductible, toute tentative de la diluer a été un échec, y compris avec l’antifascisme, qui semble constituer surtout un avatar de la réponse sociale- démocrate : dissoudre la spécificité des oppressions dans un fourre- tout qui permet leur mise sous tutelle par les groupes dominants.
Mais cette question revient sans cesse : au sein du prolétariat issu de l’immigration colonial c’est toujours de racisme dont on parle. Pas de fascisme : de racisme.
Ni le moralisme anarchiste, ni le marxisme orthodoxe, ni l’universalisme social- démocrate, ni l’antifascisme qui est son avatar jeune et gauchiste, ne sont parvenus à étouffer l’irréductibilité de la question raciale.

Ca ne veut pas dire que la question raciale existe hors de l’horizon du capitalisme, ça signifie simplement que son intrication avec le capitalisme est une intrication spécifique : elle doit d’abord être démêlée, décortiquée, analysée en elle-même.
Il serait peut- être temps d’accepter enfin de politiser cette lutte dans sa spécificité parce qu’on ne comblera pas le fossé entre la gauche et le prolétariat colonial en niant l’existence de ce fossé, on ne fera que continuer de le creuser.
Pour que la convergence des luttes puisse opérer, il faut visiblement (et c’est logique) qu’elle se fasse à partir d’un point de départ matériel, pas d’un principe abstrait.
Ce point de départ matériel, ou plutôt ces points de départ matériels, ce sont les différentes formes de dominations spécifiques, et leurs intrications respectives : si l’on veut poser une passerelle il faut qu’elle repose sur du concret à chacune de ses extrémités, il ne sert à rien de la balancer dans le vide en proclamant qu’elle doit tenir quand même.

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 NOTES

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[1] Alain Soral. Abécédaire de la bêtise ambiante. Banlieue.

[2]Il est toujours délicat de parler de social- démocratie, comme de parler de communisme, dans la mesure où de grandes différences existent entre les idéologies originelles, les mobilisations sociales et politiques, et les politiques menées par différents gouvernements se réclamant de ces idéologies.
Certains considèrent que ce terme est aujourd’hui obsolète pour qualifier, en France, le parti socialiste. Certains font remonter à 1936 la trahison de la sociale- démocratie au projet de rupture avec le capitalisme. D’autres font remonter cette trahison à 1914 et au vote, par les partis sociaux- démocrates européens, des crédits de guerre.
La différence entre sociale- démocratie et communisme étant que le deuxième terme désigne toujours une frange importante du mouvement sociale, clairement anticapitaliste, tandis que même les franges les plus militantes de la sociale- démocratie semblent ralliées, au mieux, à une forme de démocratisme radical et populiste dérivé de la philosophie humaniste.
C’est à peu près ce discours que nous ciblons aujourd’hui, il n’existe donc pas sous la forme d’un corpus bien défini, ce qui rend bien sûr notre analyse très critiquable.
A ce sujet lire aussi notre article :
https://mignonchatonblog.wordpress.com/2016/07/23/lantiracisme-idealiste/

[3] A ce sujet voire notre premier article https://mignonchatonblog.wordpress.com/2016/07/23/pouvoir-domination-oppression/

[4] http://alainjakubowicz.fr/index.php/2016/08/24/camp-dete-decolonial-rosa-parks-doit-se-retourner-dans-sa-tombe/

[5] Par marxisme- orthodoxe on désigne les courants marxistes qui font de la classe le seul antagonisme sociale et politique auquel l’idée de révolution est suspendue, ou au moins le principal auquel les autres sont inféodés.
https://mignonchatonblog.wordpress.com/2016/07/23/lantiracisme-idealiste/

[6] https://mignonchatonblog.wordpress.com/2016/08/04/cest-toujours-les-memes/

[7] https://nantes.indymedia.org/articles/35456

[8] Adrea Rea. Maryse Triper. Sociologie de l’immigration. (Editions la Découverte. Collection Repères). 2003.
Mirna Safi. Les inégalités ethno- raciales. (Editions la Découverte. Collection Repères). 2013.

[9] On utilise ici gauchisme, gauche radicale et milieu libertaire comme de quasi- synonymes pour désigner la gauche de l’extrême- gauche classique. Un milieu ou une mouvance étant une réalité difficile à bien délimiter et catégoriser, même s’il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une réalité.

[10] Les Hiboux & Le GlockTiens, ça glisse ! Pamphlet ponctuel.
Assemblée en mixité révolutionnaireJusqu’ici tout va bien ? Pamphlet ponctuel

[11] Organisé le 13 juin 2016 à 19h30 au local Le Rémouleur.

[12] https://badkids.noblogs.org/post/2016/07/21/jusquici-tout-va-bien/
https://mars-infos.org/tiens-ca-glisse-ou-comment-a-trop-322

[13] https://paris-luttes.info/pour-une-approche-materialiste-de-3512

[14] http://nopasaran.samizdat.net/IMG/pdf/lcqv_1_.pdf

[15] Sur le contenu tendanciellement moraliste et dépolitisant de ces deux termes voir nos articles :
https://mignonchatonblog.wordpress.com/2016/07/23/post-modernisme-contre-universalisme-un-faux-debat/
https://mignonchatonblog.wordpress.com/2016/07/23/vous-avez-dit-privilege/

[16] J’assume l’aspect procès d’intention de ce passage, il est issue d’une réflexion subjective formée à posteriori de ma participation à ce « milieu » à un moment ou je n’envisageais pas forcément d’en faire la critique sous cet angle.
C’est tout le problème de la participation observante (une forme d’inversion de l’observation participante qui consiste à participer et à essayer d’avoir un recul critique a posteriori) : on n’est pas en permanence en train de prendre des notes et d’enregistrer des bandes sons pour avoir de bonnes sources à citer.

« C’est TOUJOURS les mêmes »

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Dans cet article nous allons tenter de développer une hypothèse à propos du racisme. Cette hypothèse a été formalisée par une amie, sociologue et féministe, sous l’expression de biais de perception des minorités[1] stigmatisées. Elle s’appuie sur deux travaux sociologiques dans lesquels il est notamment constaté une tendance à surévaluer la présence des femmes dans les postes universitaires[2], et une tendance à surévaluer la prise de parole de filles dans les classes scolaires[3].

A partir de là, notre amie a formulé l’hypothèse d’un biais de représentation des catégories opprimées que l’on définira pour le moment comme « tendance à surévaluer la participation de personnes appartenant à des catégories stigmatisées à certaines sphères, activités ou phénomènes sociaux ».

Simple hypothèse, donc, mais que nous trouvons intéressante et sur laquelle nous allons essayer de réfléchir en la liant à la question du racisme à partir de quelques exemples.

Les membres de catégories stigmatisées, du fait de leur stigmate, sont exclus de nombreuses sphères sociales ou d’activités valorisées, à responsabilité etc. Nous formulons ici l’hypothèse d’une tendance à les surévaluer, les croire majoritaires, voir même crier au communautarisme, au lobby, au complot etc. à la moindre exception à cette règle. Le stigmate n’a pas forcément besoin d’être visible, surtout si l’argumentaire est de type paranoïaque ou complotiste, comme la croyance en l’existence d’un lobby juif, gay ou féministe dans les médias ou le monde politique. Dans ce type de cas l’argumentaire est d’autant plus fort qu’il repose sur une croyance, paranoïaque de surcroît, et pas sur un argument. Une croyance, à l’inverse d’une théorie scientifique, n’avance aucun argument, elle ne prouve rien, mais de ce fait on ne peut pas non plus prouver l’inverse de ce qu’elle dit. Il est impossible de prouver que telle personnalité politique ou médiatique n’est pas homosexuelle ou ne se serait pas convertie en secret au judaïsme.

Autre exemple, extrêmement courant : les personnes portant le stigmate noires ou arabes sont souvent attachées aux phénomènes antisociaux, de délinquance etc. L’idéologue réactionnaire Eric Zemmour avait déclenché un pseudo- scandale en énonçant sur un plateau télévisé ce qui relève du lieu commun raciste : « La plupart des trafiquants sont noirs et arabes.[4] ». Ce constat ne s’appuie évidemment sur aucune source, et pour cause : il n’y a pas de statistiques ethniques sur le sujet en France.

Ceci n’empêche pas ce cliché d’exister, et de donner du grain à moudre au discours populiste qui prétend « dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas ». Evidemment, l’expression « tout le monde » ne renvoie pas à un groupe social : il s’agit simplement d’un procédé rhétorique permettant la généralisation d’une opinion personnelle, opinion personnelle à laquelle celui qui parle essaie de donner le caractère d’une vérité générale. Ainsi « ON constate quand même que la plupart des avocats sont juifs/des délinquants sont noirs et arabes/des membres du showbiz sont homosexuels etc. »

Les populistes aiment mettre en avant le bon sens populaire contre le savoir des experts, ce qui est une fausse distinction : les soi-disant experts ne respectent pas forcément la méthode scientifique, de même que les outils critiques sont des outils intellectuels utilisables par n’importe qui dès lors qu’on prend la peine de les diffuser et de les vulgariser.

Des idéologues réactionnaires comme Eric Zemmour aiment prétendre qu’ils disent tout haut ce que tout le monde pense tout bas, or ce que tout le monde pense tout bas, par définition, s’appelle les préjugés. Et les préjugés sont souvent confirmés et validés par l’observation parce que (tout scientifique un peu formé le sait) on observe toujours ce qu’on veut voir. Si l’on préjuge, c’est-à-dire si on a déjà formé son jugement avant l’observation, l’observation validera le préjugé. Expérimenter scientifiquement c’est donc d’abord chercher à remettre nos préjugés en question.

Pour voir un phénomène il faut lui attacher des caractéristiques qui le rendent visible. Or, dans la question du racisme, le fait d’être blanc n’est pas une caractéristique, il s’agit de la norme. C’est le fait d’être racisé qui est un marqueur, un stigmate, parce qu’une déviance à cette norme.

Pour reprendre l’exemple des théories du complot : on parle de complot juif mais jamais de complot protestant alors même que la première puissance mondiale, les U.S.A, sont un pays protestant. Pareillement, la religion chrétienne a été imposée par la force dans toutes les vagues de colonialisme occidental depuis le Moyen- âge mais ce sont les juifs que l’on accuse de dominer le monde depuis des siècles, en dépit de toute logique et de toute donnée historique. Parce qu’être chrétien, dans le monde occidental, n’est pas stigmatisé, ce n’est pas une caractéristique particulière, c’est la norme. Elle ne se voit donc pas.

Tout les stigmates ne sont cependant pas les mêmes et ne donnent pas lieu aux mêmes lectures : l’alliance des U.S.A avec l’Etat d’Israël nourrit les théories sur le complot juif, mais l’alliance, depuis les années 20, des U.S.A avec l’Arabie Saoudite n’a jamais donné lieu à l’échafaudage d’une théorie du complot wahhabite. Pourquoi ? Parce que le stigmate attaché aux arabes n’est pas d’être des comploteurs mais des sauvages. Le fondamentalisme religieux islamique est donc souvent analysé comme étant une marionnette, un pantin du véritable complot, forcément juif. Ceci parce que, dans l’imaginaire raciste, la figure de l’arabe est une figure de sauvage, qui ne peut donc pas être acteur de l’histoire. Le sauvage ne peut qu’être un idiot utile, en étant instrumentalisé par un maître.

Les complotistes jouant les apprentis géopoliticiens ne voient donc que des juifs et des arabes. Des juifs et des arabes dans leurs rôles respectifs du fourbe et du sauvage. La chrétienté blanche, historiquement dominante de façon écrasante, est pourtant totalement invisible sur leur carte de l’histoire du monde. A la rigueur on parlera des Etats- Unis mais nul stigmate ethnico- religieux n’est attaché à ce pays, si ce n’est d’être soumis aux juifs. Dans la pensée complotiste, les U.S.A, pays blanc et protestant, sont un énorme corps neutre, un instrument sans signification réelle. Les Etats- Unis sont omni- présents dans le discours complotiste pourtant, seuls, ils ne signifient rien. Pour les complotistes, seul l’Etat d’Israël leur donne une signification politique.

Au quotidien, les personnes stigmatisées n’ont, la plupart du temps, rien besoin de faire d’autre que d’être simplement .

Comme le disait cette dame allemande filmée en caméra cachée dans le documentaire Noir sur blanc de Günter Wallraf, pour justifier de refuser de louer un appartement à un homme noir « C’est une autre culture, ça ne cadre pas. Ca n’a rien à voir avec du racisme. […] S’il cuisine avec des épices ça sentira dans tout l’étage. »[5]

On pourrait allonger la liste des exemples à l’infini : seule leur  culture pose problème, seule leur musique est trop forte, seule leur cuisine sent trop fort, seule leur religion est ostentatoire, seules leurs enfants traînent dehors, seule leur couleur de peau est visible, seule leur transpiration sent mauvais, seul leur homogénéité sociale relève du communautarisme, seul eux refusent de se mélanger. Même leur sexisme et leur homophobie sont particuliers, ils ne les partagent pas avec les blancs, ils leur sont propres, liés à leur culture comme ne se prive pas de l’affirmer la militante féministe du Front de Gauche Fatima Ezzahra Benomar, dans un de ses statuts Facebook (partagé 26 fois à l’heure actuelle) :

 Fatima Ezzahra Benomar

Passer une super soirée entre ami-es à boire, à refaire le monde, à se confier, à se vanner, s’en séparer il y a à peine 5mn à 150 mètres de chez moi, et devoir quand même rentrer sous les cris de « Hé salope, la pute, fous-toi à poil qu’on voit ton cul ! », avant qu’un autre type ne m’arrête pour me dire à son tour « vous êtes charmante » alors qu’on entendait encore les hurlements des autres sur le trottoir d’en face, et qu’il vous engueule parce que vous tremblez encore de rage et n’êtes pas d’humeur à lui sourire.

Gâcher cette belle soirée par une sale montée d’adrénaline, profondément injuste et humiliante, après le plaisir et l’euphorie de la fraternité.

Une folle envie d’y retourner avec une batte de baseball pour étouffer leurs rires pseudo-triomphants sous les coups.

Je me fous royalement des procès en racisme : C’était des maghrébins, victimes d’une culture (pas une race, n’est-ce pas, une « culture ») de haine des femmes et de phallocratie décomplexée. Toutes les cultures sont profondément sexistes et patriarcales. Mais cette façon de ne pas supporter que les femmes, notamment celles qu’ils identifient comme arabes, puissent impunément traverser l’espace public sans le passage obligé de l’humiliation sexuelle, d’affirmer sa virilité en leur infligeant cette humiliation de façon ostentatoire et collective, reste de par mon expérience en tous cas, très culturellement marquée.

Evidemment, de nombreuses femmes ont répondu dans les commentaires pour raconter leurs expériences de harcèlement, avec un échantillonnage racial bien différent. Mais ces témoignages divergents n’ont pas empêché cette publication d’être maintenue, ni le déferlement de commentaires racistes et réactionnaires décomplexés qui s’en est suivi.

Ce statut semble avoir été écrit sous le coup d’une rage parfaitement compréhensible, mais qui n’excuse cependant pas l’amalgame qu’elle fait, ni qu’il soit rendu publique sur un réseau social. Surtout que la position de Benomar de femme racisée de gauche donne à ce genre d’amalgame raciste une légitimité symbolique extrêmement puissante. Cet exemple particulier de biais de représentation, à savoir la question des attitudes sexistes apparentées aux personnes racisées, est donc très délicate à évoquer. Mais c’est ce qui rend le fait de s’y arrêter justement si nécessaire.

Comme nous l’avons dit dans un autre article, la culture est devenue l’argument dominant du discours raciste. Or ce déplacement de discours implique déjà de réduire la culture à un phénomène principalement ethnique plutôt que social, comme s’il n’existait pas de cultures différentes au sein d’une même société, de culture de classe, de sous-cultures, de contre- cultures etc.

La culture est un phénomène de la vie sociale dans son ensemble, or Benomar utilise ici purement et simplement le terme de culture à la place du mot race. Le mot est différent, et elle le souligne, mais cependant l’opération est la même.

Dans un premier temps on ne voit pas sur quels critères, autres que physiques, Benomar a pu identifier l’appartenance de ses agresseurs à la culture maghrébine. « Une culture (pas une race n’est- ce pas) » dit- elle, mais cette culture là a visiblement la particularité de pouvoir se lire sur l’apparence physique, sinon sur quel autre type de marqueur s’est elle basée pour voir la culture de ses agresseurs ? Etaient- ils en train d’écouter du raï[6] en mangeant un couscous à emporter au moment des faits ? (ironie)

On a finalement un schéma assez classique : on part de marqueurs raciaux biologiques, physiques, et on assigne ceux qui les portent à une identité ethno- culturelle monolithique et surdéterminant leur comportements. Ils sont non seulement de culture maghrébine mais en plus ils ne sont que ça, c’est cette culture là qui détermine leur comportement. En tout cas le fait d’être des hommes ne suffit visiblement pas à expliquer à lui seul ce comportement puisqu’il faut souligner qu’ils seraient de culture maghrébine. On prétend ensuite que ce n’est, évidemment, que la culture de ces gens là qui est attaquée. Ainsi, sans y réfléchir, on a validé au passage le présupposé ethno-différencialiste selon lequel la culture serait un phénomène purement ethnique et non pas social puisqu’on a tout bonnement ignoré d’autres variables.

Il serait intéressant d’étudier ce que bon nombre de copines féministes diversement racisées ou non- racisées commencent à analyser : les variations des harcèlements de rue à la fois en fonction de l’assignation raciales des femmes harcelées et de l’assignation raciale de leurs harceleurs. En effet, et Benomar le souligne tout de même, il ne faut pas oublier la réciproque du phénomène : Benomar est elle-même racisée. Elle a vue ses agresseurs comme des maghrébins, mais ceux- ci l’ont également probablement vue comme une maghrébine, en plus de l’avoir reconnue, évidement, comme une femme. Les agresseurs sexistes, même racisés eux- même, racialisent également leurs victimes et cette variable n’est peut- être pas à ignorer.

Cependant, s’il y a une culture des racisés maghrébins en France, c’est, selon nous, avant tout une culture sociale intriquée dans la question de classe, la question de l’immigration et la question du racisme. Le fait d’être maghrébin, en France, est avant tout un marqueur social, hérité du passé colonial de ce pays, servant à dominer sur un mode spécifique une fraction de la population laborieuse. La culture commune des maghrébins en France se construit à partir de là, pas sur un folklore ou une mentalité supposées, importée en bloc d’un ailleurs exotique.

En dehors de ça, ma culture à moi, celle dans laquelle j’ai grandi, c’est le Club Dorothée, les Minikeums, Mac Donald, le traiteur asiatique du coin de la rue, Picsou Magazine et le jeu Sonic sur Méga- drive. Or je ne sache pas que tout cela soit une importation du Maghreb. Certes, parfois mon père écoute ses vieux enregistrements de chaâbi trop fort, et souvent mon oncle ramène des dattes et des gâteaux du bled. Peut être que le sexisme culturel spécifique aux maghrébins est entré en moi en ces multiples occasions, entre deux bouchées de makroud (ironie, encore). Ou alors peut –être que si je suis sexiste c’est parce que je suis un homme, et le Maghreb et sa culture réelle ou fantasmée n’ont rien à voir la dedans. Ici être maghrébin est un stigmate, pas une culture. En tout cas, si culture il y a, il s’agit d’un phénomène non pas ethnique mais social qui se construit sur la base de ce stigmate.

Au-delà de cet exemple particulier, ce sont tous les comportements dits antisociaux, ou de délinquance, qui font l’objet de la même relégation aux personnes racisées ; personnes racisées qui servent ensuite de bouc- émissaires bien pratiques. La phrase de Zemmour citée plus haut rencontre un écho dans le commentaire suivant, laissé en dessous du statut de Benomar :

 « Elle ne dit pas que c’est propre aux maghrébins. Mais soyons honnêtes, sur Paris c’est TOUJOURS les mêmes. Evidemment, ce n’est pas génétique, mais il y a un vrai problème culturel. »

« Toujours les mêmes ! » Phrase exemplaire qui illustre parfaitement le biais que nous décrivons ici. Lorsqu’un blanc commet un crime[7], sa blancheur n’est jamais un critère d’analyse pertinent. L’homme blanc criminel n’est qu’un criminel, son crime n’est pas ancrée dans sa culture, d’ailleurs il n’a qu’une seule culture, la culture universelle. A la rigueur si son crime est ancré dans quelque chose c’est dans la nature humaine universelle, dont il est le représentant.

Un criminel issu de l’immigration, en revanche, est un criminel issu de l’immigration. Le crime est inscrit dans sa culture, qui n’est pas universelle mais particulière. Elle devient alors un critère pertinent pour expliquer son crime, comme pour expliquer n’importe quoi : du terrorisme au sexisme en passant par la délinquance, pourquoi il traîne dehors à cette heure ci, pourquoi il crache par terre, pourquoi il parle aussi fort et pourquoi ça sent quand il fait la cuisine. Tout est inscrit dans sa race… pardon, dans sa culture.

Les membres des groupes dominants, en plus d’être invisibles a priori sont également invisibles de fait parce que disposant d’espaces où ils peuvent opprimer loin des regards indiscrets. Un bourgeois ou un président du FMI n’a pas besoin de chercher des proies dans la rue. Mais lui son crime n’est pas inscrit dans une culture blanche, mais dans sa nature universelle d’être humain. Quand une personne blanche commet un crime, l’humanité entière le commet avec elle. Quand une personne maghrébine commet un crime, toutes les personnes maghrébines, et seulement elles, le commettent avec elle.

La personne stigmatisée est indésirable quoiqu’elle fasse : qu’elle se contente de cuisiner, qu’elle agresse ou qu’elle décroche un diplôme ou un emploi valorisé.
Quand elle ne fait rien de spécial on ne voit qu’elle, quand elle fait le mal c’est toujours les même (parce que c’est dans leur culture, évidemment), quand elle fait le bien il n’y en a plus que pour eux maintenant.

Il est particulièrement délicat d’avoir à écrire pour commenter les propos d’une militante féministe de gauche, elle-même racisée, à propos d’un récit d’agression sexiste. Mais c’est la délicatesse de cette situation qui rend l’analyse d’autant plus nécessaire parce qu’elle touche aux situations limites de l’analyse du racisme. Il est plus confortable de se cantonner à cette cible facile qu’est l’extrême- droite, mais ce travail est totalement insuffisant parce que le racisme est ancré dans toute la société, y compris dans des recoins où nous ne voudrions pas le voir. Il y a des situations délicates où opérer avec les outils de la critique comporte un risque, le tout est donc de s’armer de la prudence nécessaire.

A la prudence s’ajoute le sens de la mesure du propos. Il devient de plus en plus limité de qualifier quelqu’un de raciste, comme si le racisme était une identité personnelle et pas une forme de domination structurelle. Faire du racisme un problème de personne et pas un problème de structure implique un autre biais de perception, de classe cette fois- ci : seul le prolétariat apparaît comme raciste, parce que seul son racisme est visible du fait de sa position sociale inférieure tandis que les classes plus aisées, voir de gauche, en sont exonérées. Or la bourgeoisie, même de gauche, n’est, selon nous, pas moins raciste, elle est simplement davantage polie, parce que les normes sont les siennes et qu’elle les maîtrise, ou bien qu’elle dispose d’espaces pour pouvoir s’en écarter loin des lieux public.

Nous ne disons pas que Benomar est raciste, mais que les propos qu’elle a tenu le sont, et alimentent le racisme. Et nous voulons bien croire qu’il ne s’agit sans doute pas de mauvaise foi de sa part, ni de méchanceté gratuite, mais d’un biais de raisonnement, malheureusement classique, intriqué à une situation personnelle douloureuse qui l’explique. Il n’est pas question de faire le procès politique d’une militante : se focaliser sur la personne en elle- même n’a pas de grand intérêt politique. Ce que l’on peut analyser en revanche ce sont les dynamiques qui se mettent en place à partir de leurs propos et de leurs actes, et ce que ces propos et actes révèlent de notre société. En l’occurrence, outre le fait de relever du racisme culturel banal, ce statut a offert une tribune à ce genre de propos racistes (lire le fichier .pdf pour voir les captures d’écran).

Nous avons un peu longuement commenté cette histoire parce qu’une de nos principales craintes pour le futur est de voir se développer une stratégie de la tension autour des questions de rapports de domination. Leur intersection[8] peut annoncer des possibilités de convergence des luttes comme elle peut aussi annoncer des affrontements entre opprimés. Les lignes de fractures ne suivent d’ailleurs pas uniquement les rapports de domination mais aussi les clivages politiques.

Ce statut est un bon exemple de propos maladroits autour desquels vont pouvoir ensuite se nouer des tensions, des stratégies de distinction et des rivalités politiciennes, des attaques personnelles proférées sur le mode accusatoire. Et les réseaux sociaux se prêtent à merveille à ce genre d’affrontements dont personne ne sort réellement vainqueur.

Il ne s’agit donc ni de faire le procès d’une militante ni de profiter de l’occasion pour ouvrir une brèche contre les féministes en faisant jouer l’antiracisme. Au contraire, et nous voulons conclure là dessus : du point de vue d’homme racisé, la non-mixité féminine est un des rares dispositifs politiques qui réussit réellement à mettre les hommes blancs et les hommes racisés à égalité. Avec ce dispositif le sexisme, au moins, ne nous est pas réservé a priori. La non-mixité féministe fait de nous des hommes comme les autres, et plus des hommes racisés.

Avec les crises du capitalisme l’avenir nous paraît de plus en plus incertain. Nous n’écrivons pas ce blog dans le but de nous distinguer politiquement, de nous valoriser ou pour faire exister une organisation politique. Nous essayons d’entretenir le débat d’idées et la pensée critique à notre petite échelle parce que le futur s’annonce menaçant. Et la seule issue possible que nous voyons se dessiner pour ne pas sombrer dans la barbarie est une convergence des luttes, de toutes les luttes.

Post-scriptum : nous avons joint Benomar par messagerie Facebook afin de lui communiquer notre article pour qu’elle puisse éventuellement s’accorder un droit de réponse.

La discussion n’a malheureusement pas été très constructive.

Son premier argument, ne portant pas sur le fond du texte mais sur sa forme, fut de taxer de « sexiste » la façon dont nous avons insinué que son statut Facebook avait été écrit à chaud, sous le coup de l’énervement.

Nous nous y attendions à l’avance à vrai dire, mais il n’en demeure pas moins que c’est elle qui décrit une « sale montée d’adrénaline, profondément injuste et humiliante » et une « folle envie d’y retourner avec une batte de baseball », ce qui peut légitimement laisser penser à de l’énervement.
Sans parler de l’aspect raciste du commentaire en lui- même que nous avons préféré imputer a priori à de la colère plutôt qu’à une analyse à froid, car dans ce dernier cas elle est beaucoup moins excusable et nous ne voulions pas fermer la discussion a priori.

Sur le fait d’imputer à une femme le fait d’agir sous le coup de l’énervement, on rappellera que le fait d’agir sans réfléchir sous le coup de la colère relève plutôt de l’attitude masculine, produit de la socialisation de genre. Notre insinuation provient donc d’éléments du commentaire de Benomar, et non pas de son genre.

Sur le fond du texte, Benomar s’est indignée de ce que nous nous permettons de remettre en question son vécu. Ce a quoi nous avons répondu (et le texte est pourtant parfaitement clair à ce sujet) que nous ne remettons pas en cause son constat, mais l’analyse qu’elle en fait.

Nous rappelons en outre que notre texte est très clair sur l’argument populiste de l’expérience individuelle. L’expérience d’une personne n’est pas une enquête sociologique, surtout si on l’invoque pour tirer des conclusions racistes.

En dépit du fait que des témoignages divergents ont été apportés sur son mur par d’autres femmes ayant un tout autre échantillonnage racial d’agresseurs, Benomar affirme maintenir et assumer pleinement son analyse.  

En l’occurrence, au lieu de se pencher sur l’hypothèse que les agressions sexistes qu’elle subit relèvent également du racisme, parce qu’elle est assignée maghrébine par ses agresseurs, en plus d’être assignée femme, elle préfère retourner le racisme dont elle est victime et imputer l’attitude de ses agresseurs à leur appartenance à une culture maghrébine ; le mot culture étant ici une simple euphémisation du mot race.

La boucle du racisme entre racisés est bouclée, et elle se noue sur la question du sexisme.

Voila un exemple très parlant de la façon dont l’aspect intersectionnel des oppressions n’amène pas nécessairement à leur convergence mais peut amener à des luttes intestines.

L’antiracisme est malheureusement divisé par le genre et la classe, qui ne sont pas des spécificités culturelles (c’est-à-dire raciales dans la bouche de ceux qui emploient ce mot n’importe comment).

Il était très important de commencer à écrire sur le sujet, parce que cette situation est extrêmement  préoccupante.

Nous n’en tirons pas d’autres conclusions que l’urgente nécessité d’une émergence politique des segments les plus opprimés de la racialisation : femmes, prolétaires, LGBT etc.

La direction politique de l’antiracisme ne doit surtout pas être monopolisée par ses segments dominants.

Lire le fichier au format .pdf

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NOTES

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[1] Lorsqu’on parle de minorité on ne parle pas sur le plan quantitatif (par exemple les femmes ne sont pas une minorité mais la moitié de la population) mais sur le plan qualitatif (le  nombre et le rôle des personnes représentées dans les productions culturelles, les médias, dans les postes à pouvoir, les activités à responsabilité etc.). Nous utiliserons aussi bien le mot catégorie.

[2] Sophie Lhenry. Les enseignant-e-s chercheur-e-s dans les carrières scientifiques : des représentations genrées aux discriminations de sexe. Chapitre II. Paragraphe A.

[3] Dale Spender. Invisible Women : schooling scandal. Chapitres 4, 5. Cité par :
Nicole Mosconi. Femmes et savoir. p245. (Editions l’Harmattan).

[4] Thierry Ardisson. Salut les terriens. Emission télévisuelle du 6 mars 2010. Disponible sur :

[5] Günter Wallraf. Noir sur blanc. 14e minute. Documentaire. Disponible sur :

[6] Voir quelques pages plus loin.

[7] La notion de crime est reprise ici de façon non- critique. Il est bien évident que cette catégorie est construite mais ce n’est pas le sujet.

[8] Le terme intersectionnalité est fortement rediscuté actuellement du point de vue de ses limites. Lire :
Elsa Dorlin. Sexe, race, classe. Pour une épistémologie de la domination. (Editions Antipodes).

L’antiracisme idéaliste

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            Dans cet article nous nous proposons de critiquer deux analyses, que nous jugeons idéalistes, du racisme et qui sont, selon nous, surtout propres à ce que l’on pourrait appeler la gauche française, à savoir la sociale- démocratie humaniste [1] et universaliste [2], et l’extrême- gauche marxiste [3]. Or, la spécificité de l’analyse du racisme que nous voulons essayer de développer dans ce blog s’inscrit en rupture avec l’analyse de cette gauche.

Rapidement, on définira l’idéalisme [4] comme le fait de considérer qu’il existe un certain nombre d’idées a priori qui préexistent à la réalité sociale et la déterminent.

La critique du racisme la plus courante consiste à le considérer comme s’il tombait du ciel, ou était le produit d’individus isolés, mus par la bêtise, l’ignorance, la haine ou n’importe quelle autre catégorie métaphysique et morale.
Selon nous, à penser ainsi on inverse les étapes : l’antiracisme idéaliste commence l’analyse du racisme en partant des différences comme autant d’éléments isolés qui seraient signifiant en eux- même. Or, selon nous, il faut analyser le racisme comme rapport social, comme mécanisme de domination structurel : les éléments que ce mécanisme fait entrer en ligne de compte importent peu en eux- même, ils ne sont pas intrinsèquement signifiants. Pour le dire simplement avec un exemple,  il n’y a pas de racisme à l’égard des noirs parce qu’ils sont noirs, et qu’être noir fait peur aux blancs parce qu’il serait ancré dans la nature humaine d’avoir peur de cette différence, et de celle- la spécifiquement plutôt qu’une autre. Le racisme à l’égard des noirs n’est pas séparable de l’histoire de la colonisation et de l’esclavage qui ont rendu utile de produire cette différence comme signifiante. C’est le racisme qui fait exister la différence, ce n’est la différence, existant a priori, qui produirait inévitablement du racisme. A cet égard on peut d’ailleurs constater qu’il a historiquement existé tout un tas de forme de racialisations entre blancs, par exemple le racisme dont ont souffert les ouvriers irlandais de la part des anglais [5].

De ce fait, ce type de discours antiraciste n’est pas réellement antiraciste, il prône simplement une forme de pacifisme racial : oui le racisme est ancré dans la nature humaine, ce qui implique donc que le signifiant racial soit lui aussi ancré dans la nature humaine… mais faisons la paix. Faisons la paix en comprenant que ce signifiant, pourtant tellement fort qu’il serait ancré a priori dans la nature de l’homme, n’est, finalement, pas si signifiant que ça. L’argument se contredit lui- même.

Nous allons maintenant aborder une autre approche que nous trouvons problématique et idéaliste du racisme et qui est cette fois davantage propre à l’extrême- gauche marxiste.

Une certaine analyse marxiste [6] a tendance à analyser le racisme comme un simple discours dont le seul effet néfaste serait de briser la solidarité au sein d’un prolétariat monolithique et a priori. Nous qualifions cette approche, malheureusement courante, d’idéaliste parce qu’elle pose une espèce d’essence intrinsèque du prolétariat, qui lui donnerait sa vérité en dépit de toute observation empirique de celui- ci. Or ce que l’observation empirique des composantes de ce que l’on appelle le prolétariat révèle c’est que celui- ci est une réalité divisée.

D’où vient cette approche idéaliste ? Selon nous d’une application étriquée de la pensée marxiste. Le schéma vulgaire attribué à ce que l’on appelle le matérialisme marxiste est le suivant : ceux qui possèdent les moyens de production économique (les bourgeois) sont dominants socialement (ils forment la classe supérieure de la société) donc sont dominants politiquement (ils forment la classe politique de gouvernement et se donnent les institutions politiques qui correspondent à leurs intérêts de classe) donc, au final, ce sont leurs idéologies (les idéologies bourgeoises) qui dominent et le droit est un droit bourgeois.

Inutile de dire que nous caricaturons : c’est la caricature de cette pensée, appliquée à l’analyse du racisme, qui nous pose problème, justement.

Une compréhension étriquée de ce schéma conduit à une confusion entre ce qu’on pourrait appeler une articulation logico- théorique et une articulation généalogique/historique.
Ce schéma est une articulation purement conceptuelle, elle sert au raisonnement mais elle n’est pas une description de ce qui se produit dans le réel.
Dans la réalité, il n’y a pas eu un premier moment où les moyens de production ont d’abord été accaparés, puis un second moment où la société apparaît en se calquant sur les rapports de production (rapport qui préexisteraient donc à la société), puis un troisième moment où le gouvernement est institué pour venir parachever l’édifice, avec son droit et les différents systèmes idéologiques, en cerise sur le gâteau. La production/reproduction de la société est un processus total, historique et dialectique : il n’a pas commencé un jour à proprement parler, et ne recommence donc pas non plus à chaque cycle en suivant un schéma linéaire : économie->société->sphère politique->idéologie->retour au départ.

Encore une fois, nous n’attaquons pas le matérialisme marxiste (ça ne veut pas dire que cette pensée n’est pas critiquable mais que ce n’est pas notre sujet ici), nous mettons en garde contre une simplification de la pensée marxiste qui en fait une doctrine métaphysique et non plus une pensée critique et dialectique.

Pour résumer, il faut bien comprendre que le prolétariat n’a pas été crée en bloc à un moment X originel, puis divisé artificiellement à un second moment Y par un faux discours dont il suffirait de dévoiler la fausseté pour que le prolétariat renoue avec son essence unitaire. Le critère vrai/faux qui opposerait le racisme à la solidarité de classe repose sur une conception idéaliste du social : pour un prolétaire blanc, le racisme offre de réels avantages à courts termes, comme toute  attitude égoïste, parce que l’on ne fait pas croire aux prolétaires qu’ils sont en concurrence sur le marché du travail, ils le sont réellement.
La division du prolétariat est une division réelle, une réalité empirique, qu’on n’abolit pas, et qu’on ne dépasse pas, en lui opposant une essence qui existerait on ne sait où, dans un ciel des idées. On peut, à la limite, tenter de produire cette unité dans la lutte, mais cette lutte ne fera pas l’économie de la mise en jeu d’un certain nombre de contradictions internes à ce que l’on appelle le prolétariat.

Historiquement on n’a, à ce jour, encore jamais observé de révolution sociale achevée et pérenne, la révolution sociale n’est donc pas un vrai discours opposé au discours faux du calcul égoïste et de la concurrence. La révolution n’est qu’un idéal, une promesse et compter uniquement sur celle- ci pour parler plus fort aux oreilles du prolétariat blanc que son estomac en période de crise serait d’une grave naïveté. Surtout qu’en ce sens un exemple historique existe : l’implication massive des juifs dans les mouvements ouvriers et révolutionnaires dès le 19e siècle n’a aucunement empêché l’antisémitisme virulent du prolétariat européen, qui a conduit à la politique d’extermination du régime nazi.

Ainsi, la contradiction raciale est une contradiction réelle, avec des effets réels, même si les catégories qu’elle met en branle n’ont pas d’objectivité biologique.
Pour prendre un autre exemple, la valeur non plus n’a pas d’objectivité, il ne s’agit pas d’une substance naturelle que l’on extrait du sol ou que ;’on cueille sur les arbres mais d’un rapport social réifié dans une catégorie socialement construite. Ca ne l’empêche pas d’être socialement objectivée dans la monnaie, les prix, et même de pouvoir se mesurer et d’organiser les rapports sociaux.

En résumé, nous voulions mettre l’accent ici sur deux points importants qui caractérisent notre analyse :

– Penser la catégorie de race (donc le racisme lui même) comme une production sociale, répondant à une fonction.

– Penser la division raciale comme une division réelle, socialement objectivée dans les rapports sociaux, et non comme une simple illusion de discours.

En bref, la race est une catégorie inventée, mais elle produit tout de même des effets réels, comme n’importe quelle catégorie : le genre, la valeur etc.

Inversement, il n’existe pas non plus une classe monolithique des racisés, dont l’essence serait d’être unie : les divisions de genre et de classe, pour ne prendre que ces deux exemples, sont des divisions réelles elles aussi, internes à la racialisation.

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NOTES

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[1] L’humanisme repose sur une conception philosophique a priori de l’homme, développée à un moment particulier de l’histoire des centres historiques d’accumulation du capital. Les sciences- sociales, l’ethnologie et la sociologie ont pris le relais de la philosophie pour construire un discours désormais scientifique à ce sujet.

[2] L’universalisme est, pareillement à l’universalisme, une vision philosophique a priori du social. Encore une fois, le discours philosophique n’est plus adéquat pour penser ces questions depuis l’émergence de disciplines scientifiques à ce sujet. Il ne s’agit pas de se dire pour ou contre l’humanisme ou l’universalisme, mais de dire que la question ne se pose plus en ces termes.

[3] C’est-à-dire principalement léniniste, mais on peut également y rajouter une partie de ce qu’on appelle l’ultra- gauche conseilliste. Certaines revues comme Théorie Communiste ayant rompu avec l’ultra- gauche en rompant avec le programmatisme, développe une analyse beaucoup plus critique et scientifique des rapports de domination.

[4] Georges Politzer. Principes élémentaires de philosophie. Chapitre II. p34. (Editions sociales). 1969.

[5] Satnam VirdeePolitiques des parias. Sur la racialisation de la classe ouvrière anglaise. Traduit de l’anglais par Clémence Garrot. Originellement paru dans la revue en ligne newleftproject.org.

[6] Nous ne parlons pas du discours de Marx lui- même mais de la façon dont la pensée marxiste, notamment léniniste, peut parfois être utilisée de façon assez simpliste. Il est dur de donner des sources exactes de l’utilisation d’un tel discours qui constitue plutôt une analyse par défaut qui se retrouve assez souvent de façon informelle.

 

Utiliser le mot « race » ?

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Une polémique [1] a récemment agité le milieu libertaire français concernant l’utilisation des termes race, racialisation, racisés etc. certains dénonçant une essentialisation du débat sur le racisme, essentialisation qui relèverait elle-même du racisme. Selon ce point de vue, reprendre ces termes serait contribuer à propager la grille de lecture raciste.

Dans un premier temps il semble que, tel quel, cet argument est absurde : il n’est pas question de reprendre ces termes pour les valider mais pour les étudier afin d’en révéler l’aspect socialement et historiquement construit, et d’en proposer une définition critique qui révèle cet aspect construit.

Cet argument est donc à peu près aussi absurde que si on affirmait que parler de prolétariat pour critiquer l’exploitation reviendrait en fait à contribuer idéologiquement au capitalisme en acceptant de nous reconnaître comme des prolétaires. Ou encore qu’il ne faudrait pas utiliser le mot racisme parce que ce terme contient le mot race, donc valide le racisme. Il ne s’agit pas d’une question de mot mais d’analyse à laquelle ce mot renvoie et dans le contexte de laquelle il est employé.

Pour lutter contre notre situation nous avons besoin de la nommer et de l’analyser parce que les catégories qui nous assignent sont déjà existantes. Nous ne choisissons pas de nous identifier à notre catégorie sociale, celle- ci s’impose à nous, de façon d’ailleurs assez violente, se reconnaître comme racisé ce n’est pas proclamer fièrement une identité, c’est simplement reconnaître que nous sommes la cible d’un dispositif d’assignation sociale spécifique, dispositif socialement construit que nous cherchons à analyser et contre lequel nous voulons lutter.

Bref, comme le disait le proverbe « Il ne suffit pas de nier les barreaux d’une prison pour qu’ils disparaissent ».

Cependant, si la récente polémique ouverte sur la racialisation dans le milieu libertaire est peut-être, entre autres, symptomatique d’une certaine forme de réaction contre la montée en puissance d’une analyse antiraciste critique dans ce dit milieu, on ne peut absolument pas se limiter à cette analyse.
Premièrement parce que cette forme de réaction n’est pas le monopole de personnes plus ou moins assignées blanches. Deuxièmement parce qu’il ne s’agit pas uniquement d’une forme de réaction, au sens droitier du terme, parce que le champ lexical de la race a une connotation, en tout cas en France, purement raciste, et qu’il est absurde de vouloir nier cette histoire si l’on se prétend critique.

Certes, le champ lexical de la race est aussi utilisé depuis maintenant longtemps de façon critique, dans les sciences- sociales [2] par exemple, mais cette utilisation est le fait de spécialistes qui maîtrisent la dimension critique de ces termes et le fait qu’ils se réfèrent, non à des réalités biologiques à proclamer mais à des constructions sociales à critiquer.

Lorsque l’on sort un ensemble de termes de leur champ d’utilisation spécifique pour un autre, en l’occurrence pour les projeter dans le champ politique, surtout de façon ouvertement polémiste ou provocatrice, il est inévitable que cela suscite une levée de bouclier. Inévitable et même assez sain parce que cela révèle que ces termes restent choquants, ce qui est tout de même un bon signe même si cela ne produit pas que de bons effets. On ne peut pas nier la portée potentiellement choquante de l’usage de ces termes dans le champ politique en France, ni nier que ceux qui ont polémiqué sur leur usage aient pu le faire en toute bonne foi du fait de leur tradition politique ou de leur sensibilité.

Le débat sur le racisme est un chantier qu’il faut assumer, c’est-à-dire déjà assumer le travail de réflexion, de débat, de pédagogie, voir d’auto- critique éventuelle, qu’il demande.

Pour notre part, nous assumons d’utiliser le mot « race »  pour désigner le « système d’assignation des individus à une catégorie, socialement construite, basée sur des marqueurs physiques/biologiques et/ou ethno- culturels, éventuellement justifiés par un discours pseudo- scientifique ».

Si quelqu’un penser avoir un meilleur terme ou une meilleure définition à proposer, nous sommes à l’écoute.

De notre point de vue on ne peut pas écarter a priori l’idée qu’une essentialisation du débat, et l’émergence de mouvements identitaires et racialistes pourraient survenir à la faveur de crises du capitalisme. On ne peut donc pas blâmer gratuitement ceux qui s’en inquiètent et de renvoyer cela à du racisme de leur part.

Il faut donc ici rappeler une chose importante : c’est le racisme qui produit la race. Beaucoup de racisés se considèrent comme blancs et découvrent leur assignation raciale vers l’adolescence ou dans le monde du travail après avoir vécu sans aucun lien avec la soi- disant culture d’origine liée à leur racialisation.

L’affirmation d’une identité, qu’elle soit ouvrière, raciale ou autre, à travers une culture réelle ou fantasmée, et les positions d’empowerment, si elles peuvent se comprendre comme formes de réaction à la brutalité de l’oppression subie, relèvent pourtant tout autant de la construction.

Certes il peut être tentant, voir politiquement utile à un moment donné, de retourner le stigmate en revendication et de commencer à se construire un lien avec son assignation raciale sur des bases culturelles, en « cherchant ses racines » comme on dit.

Le discours raciste a dominante biologique a produit des formes de résistance qui ont, en retour, investit le terrain du racialisme, comme le suprématisme noir américain.
Pareillement, il peut être intéressant d’émettre l’hypothèse que le discours ethno-différentialiste, en mettant l’accent sur la culture, produit une réaction de surinvestissement de ce terrain, et donne lieu à l’apparition de discours d’empowerment identitaires, mais cette fois ci sur le mode culturaliste.

De notre point de vue il s’agit cependant d’une stratégie obsolète, justement parce que, notamment du fait du fort métissage, le racisme repose de moins en moins sur des identités fixes et bien définies. Il devient donc de plus en plus difficile de prétendre assigner une identité culturelle stable à une catégorie raciale.
Les races comme catégories, qu’on les dise biologiques, culturelles ou même sociales, se révèlent de plus en plus floues tandis que la race, comme système d’assignation, devient de plus en plus précis, concret et brutal dans ses manifestations.
On assiste ainsi, en France, à des offensives racistes se manifestant par des dispositifs législatifs ciblant des éléments matériels. On pensera évidemment aux mesures ciblant prioritairement les femmes, et leur habillement (voile à l’école, burkini sur la plage etc.). On pensera également à l’antiterrorisme et aux récentes polémiques sur les « tests de radicalisation » à l’école, pour ne prendre que cet exemple.

Politiquement, ce ne sont pas les catégories (sans cesse changeantes) qui importent mais le système qui les fait exister, les modifie, les remplace par d’autres, et c’est pourquoi les stratégies d’empowerment identitaire nous paraissent obsolètes : les clichés sur la culture d’origine ou les marqueurs physiques ne sont qu’une partie de la racialisation. Etre racisé c’est être aussi un sauvage, un délinquant, un terroriste potentiel, une menace pour la civilisation, un archaïsme opposé au progrès etc. Il ne s’agit pas simplement de blagues sur le crépu des cheveux ou sur le fait de manger du couscous : les catégories raciales fonctionnent étroitement avec les catégories criminelles et/ou pénales, elles relèvent donc de problématique de gouvernement de la population. Population qui, dans les sociétés capitaliste, est essentiellement de la force de travail.

Toujours pour prendre cet exemple, le racisme français se focalise notamment sur la question de l’Islam, et le prend pour prétexte à des avancées en matière sécuritaire et antiterroristes, et ces mesures n’impactent pas que les « racisés ».

Notre hypothèse de travail, qui se veut critique, est que ce que l’on appelle le racisme semble constituer un moment du contrôle social de la force de travail dans les sociétés capitalistes. Rien ne semble indiquer qu’il existera toujours, en tout cas sous cette forme, ni qu’il ne sera pas intégré et/ou dépassé dans des formes de marquage et de contrôle social plus vastes et plus complexes, peut être hétérogènes à celles que nous connaissons actuellement.

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NOTES
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[1]Tiens, ça glisse. Pamphlet anonyme.
Jusqu’ici tout va bien. Pamphlet anonyme.

[2] Patrick Simon. Les statistiques, les sciences sociales françaises et les rapports sociaux ethniques et de « race » in Revue française de sociologie. Volume 49. 2008.
A lire sur :
https://www.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-2008-1-page-153.htm

Mirna Safi. Les inégalités ethno-raciales. (Editions La Découverte, Collection Repères). 2013.

 

La surpopulation relative – Qu’est ce que l’approche matérialiste de la question raciale ?

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Dans ce blog nous allons notamment proposer d’analyser le racisme dans son intrication avec la question de classe, c’est à dire que nous allons étudier la racialisation de la force de travail. Cela ne veut pas dire que le racisme se résume à cela, mais que l’analyse du racisme doit réserver à ce champ d’études une place spécifique.
Il y a plusieurs façons d’étudier le lien entre la racialisation et le monde du travail, qui feront l’objet d’articles particuliers, notamment du point de vue sociologique. Du point de vue de la critique de l’économie politique il existe une approche qui part de la question de la surpopulation relative. C’est cette approche que nous nous proposons de survoler aujourd’hui.
Pour aborder cette question, donnons donc déjà une brève définition de ce que l’on appelle la surpopulation relative avant d’aborder son rapport avec la racialisation.

Très simplement, la surpopulation relative [1] désigne la fraction du prolétariat qui n’occupe pas effectivement un emploi à un moment donné.

On l’appelle surpopulation parce qu’elle apparaît comme étant en trop, et relative parce qu’elle apparaît en trop relativement aux besoins de force de travail par le capitalisme à un moment donné, et non pas dans l’absolu comme effet inévitable du progrès.

On divise la surpopulation relative en plusieurs sous- catégories.

L’armée industrielle de réserve : elle est formée de l’ensemble des travailleurs qui constituent une réserve de force de travail qu’il est nécessaire de maintenir à disposition pour permettre une flexibilité dans l’organisation globale de la force de travail.

Cette armée de réserve se divise elle- même en trois sous-catégories : les précaires qui oscillent constamment entre période d’emploi (CDD, intérim) et chômage mais qui sont le plus souvent en période de travail (on appelle cette sous catégories la surpopulation flottante) ; les chômeurs de plus ou moins longue durée qui peuvent immédiatement être employés par le capital dès que le besoin s’en fait sentir (on appelle cette sous-catégorie la surpopulation latente) ; et enfin les travailleurs qui n’ont quasiment plus de chance de trouver un emploi (âge, manque de qualification, maladie, handicap etc.) et qui vivent dans un état de grande pauvreté (on appelle cette sous-catégorie la surpopulation stagnante).

Pour résumer : précaires, chômeurs de courte durée et chômeurs de longue durée sont donc les trois sous catégories (flottante, latente et stagnante) de l’armée industrielle de réserve.

Reste encore une dernière catégorie aux marges de l’armée industrielle de réserve que l’on appelle les lumpen ou encore les exclus de nos jours, et qui ne font presque même plus partie de l’armée industrielle de réserve, et sont donc quasiment exclus de l’emploi salarié.

Il s’agit des malades chroniques, infirmes et estropiés graves, trop déqualifiés, trop âges, casier judiciaire trop chargé, psychiatrisés graves, marginaux condamnés à l’économie parallèle etc.

On voit que toutes ces catégories ne sont pas étanches entre elles, elles sont poreuses et forment un continuum.
L’idée globale est qu’il s’agit d’une graduation progressive des différents sans- emplois condamnés de la précarité temporaires à la marginalité pure et simple en passant par le chômage de plus ou moins longue durée.

L’hypothèse de la dite analyse matérialiste de la question raciale [2] est de lier la racialisation avec la surpopulation relative, c’est à dire qu’il s’agit d’affirmer que ce sont majoritairement les prolétaires racisés qui composent le gros de la surpopulation relative, et ce d’autant plus que l’on descend dans les couches paupérisées du prolétariat.
Il s’agit d’une hypothèse née d’une observation empirique assez facile à réaliser, de très nombreuses études de sociologie, fastidieuses à toutes énumérer (ce sera sans doute fait au fur et à mesure sur ce blog) existent sur le sujet.

En outre quiconque se promène dans un quartier pauvre peut en constater la flagrante coloration ethnique. L’observation et l’hypothèse sont donc facilement réalisables. Ce qui manque encore cependant c’est que l’on en fasse une théorisation scientifique à proprement parler.
On parlera donc d’hypothèse pour le moment, hypothèse qui ouvre un champ d’études et d’analyses encore à faire.
Pour en finir, passons maintenant à une revue très brève des fonctions a priori intéressantes dans la racialisation des classes populaires, qui expliquent que la question des surnuméraires soit à prendre en considération.

Avant de passer à la suite il faut être bien clair sur un point : une domination structurelle ne résulte pas d’un complot des classes dominantes, ou d’une stratégie consciemment organisée. Il s’agit simplement d’un processus historique par lequel une forme de stratégie globale fonctionne et l’emporte par rapport à d’autres parce que c’est celle qui suscite le moins de résistances.

Cela posé, le marquage racial d’une sous- catégorie particulièrement paupérisée du prolétariat a notamment trois fonctions intéressantes pour le capitalisme.

1 – La ségrégation dans le monde du travail [3], notamment par la discrimination à l’embauche, permet de reproduire facilement, sur un critère simple, cette fraction spécifique du prolétariat que sont les surnuméraires.

2 – La ségrégation urbaine permet de parquer cette fraction de la population dans des zones de regroupement spécifiques et de les livrer à des formes de contrôle social elles aussi spécifiques, facilitées par le marquage racial au faciès.

3 – Les discours racistes et sécuritaires, quant à eux, apportent la justification idéologique à ces formes de contrôle social, tout en déplaçant le cadre du débat hors de l’analyse critique en termes sociologiques et économiques. On passe ainsi à des faux débats mobilisant des catégories identitaires nationales, raciales ou pénale.

Puisque nous en parlons ici, arrêtons- nous un instant sur cette question : on peut distinguer trois grands types de faux débats sur le sujet :

1 – Le discours humaniste ou social démocrate, qui pense la question de l’exclusion sociale de façon non- structurelle, c’est-à-dire comme un accident plutôt que comme une production. Sauf que l’exclusion n’est pas un accident social qui se produirait, comme par miracle, à grande échelle et sur une grande durée de temps. Si le chômage est de masse et qu’il dure en présentant des avantages objectifs aux capitalistes on peut dès lors former l’hypothèse qu’il s’agit d’une forme spécifique d’organisation globale de la force de travail dans les centres historiques d’accumulation du capital depuis la restructuration capitaliste des années 70.

2 – Le discours sécuritaire [4], commun à la droite et à la gauche, qui transforme tout prolétaire, et surtout s’il est racisé, en délinquant potentiel pour les raisons évoquées plus haut.

3 – Le discours raciste pur et simple, qui s’attache au marquage raciale de fait de cette partie du prolétariat pour ramener le débat à une question raciale, d’immigration, d’intégration, de culture, de religion etc.

Ces trois types de discours ne s’excluent pas mutuellement, et ne sont pas non plus étanches entre eux, encore une fois il s’agit d’un continuum, continuum qui va du social au racial en passant par le pénal.

Pour aller plus loin sur le sujet nous renvoyons aux ouvrages suivants :

Mathieu Rigouste. L’ennemi intérieur. (Editions La Découverte)

Mathieu Rigouste. La domination policière. (Editions La Fabrique)

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NOTES

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[1] Karl Marx. Le Capital. Livre I. Chapitre XXIII. Section 3.

[2] http://www.vacarme.org/article2778.html

[3] Lire :
http://www.inegalites.fr/spip.php?page=article&id_article=1099
http://www.inegalites.fr/spip.php?page=comprendre_analyses&id_article=824&id_rubrique=110&id_mot=25&id_groupe=17
http://www.inegalites.fr/spip.php?article670
Séries d’articles sur le même sujet :
http://www.inegalites.fr/spip.php?page=rubrique&id_groupe=11&id_rubrique=3

[4] Mathieu Rigouste. Les marchands de peur. (Editions Libertalia). 2013.

Race. Ethnie. Culture. Ethno-différentialisme

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Tout d’abord, donnons ici une brève définition des termes racialisation et racisme.

La racialisation consiste à donner un caractère racial à quelque chose, ce qui nous amène à la définition de la race : à l’origine il s‘agit d’une nomenclature biologique consistant en une sous- catégorie à l’intérieur de l’espèce dans la classification du règne animal.

Appliquée à l’homo sapiens, il s’agit d’une vieille croyance, aujourd’hui réfutée [1], selon laquelle l’espèce humaine se subdiviserait en races, reconnaissables à plusieurs marqueurs physiques, et discriminant plusieurs catégories, hiérarchisées ou non, d’êtres humains.

La race, au sens où nous l’entendons, est donc une nomenclature, un système d’assignation des individus à une catégorie, socialement produite, basée sur des marqueurs physiques/biologiques et/ou ethnoculturels [2].

Cette assignation se fait en fonction d’une norme dominante (la blancheur en l’occurrence) et d’une déviance à cette norme. Cette norme instaure une différenciation et/ou une hiérarchisation entre individus et entre groupes sociaux. »
Cependant la race n’est pas un système de séparation binaire mais fait exister plusieurs catégories et sous-catégories (noirs, arabes, juifs, asiatiques, hindous etc.) le long d’un continuum de marqueurs hétérogènes (couleur de peau, morphologie, noms, langue, culture, religion, habitudes alimentaires, allure vestimentaire etc.) et qui dépend également des sphères sociales (on peut être blanc pour quelqu’un et racisé pour un autre).

Race(s) est ainsi à la fois le terme utilisé pour parler des catégories du dispositif, et de ce dispositif lui- même, et la racialisation désigne l’usage d’un tel dispositif et de telles catégories.

Par racisme nous entendons les rapports sociaux effectifs relevant de ce système qu’est la race, qu’ils prennent la forme des comportements sociaux, des discours ou des productions idéologiques.

Il peut exister plusieurs formes de racismes, c’est-à-dire de comportements, de discours ou d’idéologie racistes, mais tous ont en commun le fait de fonctionner sur un système de race.

Pour le dire différemment le racisme est l’ensemble des manifestations sociales, des formes d’oppressions, fondées sur un système de race.

La race est donc à l’origine une catégorisation biologique censée déterminer les comportements sociaux et culturels.

Pour ce qui est de la catégorisation des êtres humains en fonction de marqueurs dits culturels on préfère habituellement le terme d’ethnie ou d’ethnicisation.

Le premier problème est que l’on réduit trop souvent la culture à un phénomène ethnique, ce qui permet à ce terme, ainsi qu’à celui d’ethnie, de devenir de simples euphémisations du racisme.

Cette dichotomie race/ethnie – racialisation/ethnicisation se révèle vite problématique.

La race est un concept biologique aujourd’hui tombée en discrédit dans les centres historiques d’accumulation du capital, notamment depuis sa mise en œuvre politique par le régime nazi au 20e siècle, ainsi que du fait de l’histoire de la ségrégation raciale dans plusieurs pays, comme les U.S.A ou l’Afrique du sud.

Du fait de ce discrédit officiel du discours raciste biologique, le racisme, telle qu’il se dessine à l’heure actuelle en France, se rabat sur une catégorisation qu’on pourrait a priori plutôt qualifier d’ethnique, parce que reposant sur des marqueurs culturels.

Sauf que, premièrement, la culture est un phénomène social et pas ethnique. Par exemple, on ne peut pas imputer aux français musulmans, même issus de l’immigration, des comportements sociaux qui dériveraient de leur culture sans prendre en compte le fait que, en tant que français, ils ont été socialisés en France, dans les institutions et la société françaises.

A ce sujet lire notre article : C’est toujours les mêmes !

Ensuite la distinction racisme biologique/culturel n’est pas si simple dans la mesure où les personnes ethnicisées en l’occurrence sont les mêmes personnes que celles- qui étaient visées par « l’ancien » discours raciste biologique.

Or, le simple changement du mode de discours ne suffit pas à changer les rapports sociaux qu’il recouvre : il ne suffit pas de remplacer le mot arabes  par le mot musulmans pour changer la mécanique raciste mettant en branle ce discours, d’autant plus que la catégorie d’arabes n’est jamais totalement remplacée, elle est simplement dissimulée derrière la catégorie de musulmans et ne demande qu’à ressortir dès que le discours se fait plus « décomplexé » (comme on dit désormais poliment).

En revanche, ce que ce changement sur le mode d’avantage ethnique que racial des marqueurs sociaux permet c’est bel et bien d’invisibiliser le racisme en le faisant opérer à couvert de ce déplacement de discours, et permet en outre d’amalgamer désormais beaucoup plus de monde que sous la catégorie d’arabe seule.

Ce déplacement peut présenter des inconvénients à la lutte antiraciste, dont nous pouvons par exemple ici donner un exemple avec le terme islamophobie qui désigne la variante, déguisé sous un discours culturaliste, du racisme colonial à l’égard des personnes assignées arabes et/ou noirs.

D’un côté, comme on nous l’a fait remarquer, ce terme a l’inconvénient de remplacer le terme pur et simple de racisme par un terme plus vague, ce qui permet à certains (comme Véronique Genest) d’assumer son islamophobie [3] sans assumer les accusations de racisme.

D’un autre côté ce terme à l’avantage d’être plus précis que le terme racisme en indiquant de quel racisme il s‘agit spécifiquement : à savoir le racisme à l’égard des personnes apparentées musulmanes, c’est-à-dire en France majoritairement les arabes et les noirs, sous le prétexte de la différence de culture.

Difficile de trancher. Faute d’avoir une opinion définitive sur les termes les plus politiquement pertinents à employer on peut trouver un compromis en utilisant le terme complet de racisme islamophobe.

Dans tous les cas, la culture est, dans cette optique, ramenée à un phénomène purement ethnique, c’est-à-dire racial, alors que la culture est un phénomène social complexe : l’argument de la culture est donc ce que nous appellerons une euphémisation du racisme, qu’on peut appeler l’ethno- différentialisme ou ethno-pluralisme [4].

Le racisme ne peut donc pas être réduit au vieux racisme biologique, de même qu’on ne peut plus réellement établir une distinction tranchée entre racisme biologique et racisme culturel. L’ethno-différentialisme semble être le modèle désormais dominant du racisme dans les centres historiques d’accumulation du capital. Ce racisme brouille les cartes en utilisant majoritairement des catégorisations basées sur un argumentaire culturaliste, lui-même basé sur une conception réductrice et différentialiste de la culture comme phénomène non pas social mais ethnique.

Cet article avait surtout pour but de poser ces premières bases de réflexions. D’autres articles suivront sur le même sujet pour l’approfondir.

Toute remarque est la bienvenue.

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NOTES

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[1] André Langaney. Le concept de race peut-il s’appliquer aux humains ? in Sciences et avenirs hors- série N°183. 15 octobre 2015.
Disponible sur :
http://www.sciencesetavenir.fr/archeo-paleo/anthropologie/20150928.OBS6633/le-concept-de-race-peut-il-s-appliquer-aux-humains.html

[2] Ceci implique que l’on ait préalablement réduit la culture à un phénomène ethnique, donc racial, plutôt que social. Sur la question de la culture d’autres articles sont en préparation.

[3] Jean- Marc Morandini. Vous êtes en direct. 17 septembre 2012.
https://www.youtube.com/watch?v=B_yhzeNi3OI

[4] Alain de Benoist. Identité, égalité, différence. In Critiques. Théoriques. p409. (Editions l’âge d’homme). 2003.
Alain de Benoist. Entretien avec le magazine Zinnober. 2004.
http://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fwww.alaindebenoist.com%2Fpdf%2Fentretien_avec_le_magazine_zinnober.pdf