Critique de l’économie politique – Réification – Exploitation – Rapports de production

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Critique de l’économie politique

Il n’échappera sans doute pas à un certain nombre de nos lecteurs que nous allons souvent nous référer à une tradition intellectuelle que l’on appelle grossièrement le marxisme.
Cependant, cette tradition constitue une discipline en soi, et qui porte un nom spécifique : la critique de l’économie politique.
Mais qu’est- ce que la critique de l’économie politique ?

Certains font parfois de la critique de l’économie politique une science, ce qui nous paraît discutable pour des raisons épistémologiques : le débat n’est pas inintéressant mais fera peut- être l’objet d’un article spécifique.

Pour le moment nous nous contenterons de dire que la critique de l’économie politique est une pensée critique, c’est-à-dire une pensée qui n’accepte pas d’idée, de concept, de catégorie comme allant de soi, mais va au contraire chercher à les analyser comme des constructions, résultants d’un processus.

Ainsi, pour prendre l’exemple des catégories économiques : la valeur [1] n’est pas une substance que l’on peut extraire du sol ou cueillir sur les arbres, de même que l’argent n’est que du métal, du papier, voir de simples chiffres sur un écran d’ordinateur).

La critique de l’économie politique va donc se poser les questions de base comme : qu’est ce que la valeur ? Qu’est ce que l’argent ? etc.

Partant de ces réflexions, la critique de l’économie politique va analyser les catégories économiques comme des rapports sociaux.

Réification

Pour prendre un exemple, ce que la valeur exprime c’est un rapport social spécifique, à savoir l’échange. On dira que la valeur est la médiation de ce rapport, parce que ce rapport social se fait à travers elle, mais la valeur n’a pas de signification en- soi, elle exprime simplement un rapport d’échange entre deux individus.

Le fait que les catégories économiques ne sont pas des objets mais des rapports sociaux ne nous est pas évident au quotidien. Les êtres humains considèrent ces catégories comme si elles désignaient des objets ayant une existence en soi. On appelle ce phénomène la chosification ou encore la réification, c’est-à-dire le fait de voir des catégories exprimant des rapports sociaux comme des catégories désignant des objets concrets [2].

Il resterait encore un terme voisin à étudier, celui de « fétichisme de la marchandise » mais ce terme n’étant pas nécessaire pour le moment nous nous réservons l’opportunité de lui consacrer un article à part ultérieurement. Nous allons pour le moment en rester à ce qui touche le plus directement les problématiques de racialisation dans une perspective de classe, et pour ce faire nous allons voir le mot exploitation.

Exploitation

Exploitation possède la même origine étymologique que le mot exploit et désigne le fait d’accomplir ou d’exécuter, il prend le sens plus général de faire valoir ou de tirer profit de quelque chose ou quelqu’un.

Christine Delphy définit l’exploitation de façon très large comme « appropriation du travail d’autrui » [3] et cette définition, assez générale et simple, nous convient pour le moment.

On définira donc l’exploitation économique comme le fait que, dans une société donné, une partie de la population travaille pour le profit [4] d’une autre.

Les hommes ne sont donc pas égaux dans la production, il existe des rapports sociaux dans la production économique, et de ces rapports dérivent les classes sociales.

Rapports de production et classes

On identifie trois grands types de rapports de production dans l’histoire :

L’esclavage, c’est-à-dire un rapport de production où le corps de l’esclave est totalement approprié par le maître qui en dispose selon son bon vouloir. Ce rapport de production était dominant sous l’antiquité.

Le servage, c’est-à-dire plus ou moins un type de rapport de production entre un seigneur et ses serfs, rapport de production que l’on rencontre pendant toute la période médiévale notamment, mais qui fait actuellement débat et que nous nous contenterons donc de survoler ici [5].

Enfin, le rapport de production capitaliste, le salariat, c’est-à-dire un rapport de production dans lequel ce n’est plus le corps du travailleur qui est approprié mais sa force de travail qui est achetée, ou plus exactement son temps de travail [6]. Ce rapport fait exister deux classes économiques (le capitaliste et le travailleur, ou le patron et le salarié) et qui fonde deux classes sociales principales, la bourgeoisie et le prolétariat.

A noter qu’un modèle de rapport de production ne remplace pas un autre : l’esclavage et des formes de féodalisme continuent d’exister sous le capitalisme, dans certaines parties du globe, parce qu’il s’agit des modalités d’organisation du travail qui correspondent le mieux aux besoins locaux d’accumulation du capital par la bourgeoisie.

Le salariat n’est donc pas le seul et unique type de rapport de production sous le capitalisme, il est simplement le modèle dominant de rapport de production.

L’exploitation de la force de travail du prolétaire permet une valorisation du capital avancé par les capitalistes : c’est à dire qu’elle permet de « créer » de la valeur supplémentaire, la plus-value, qui est accumulée par les capitalistes.

Genre

Le débat demeure complexe actuellement sur la question du genre, c’est à dire des rapports hommes/femmes, et leur intrication avec le capitalisme.

Comme il ne s’agit pas de notre sujet rappelons simplement ici les généralités : les courants marxistes issus de l’ultra- gauche [7] qui travaillent sur le sujet actuellement font du capitalisme et du genre une dynamique unique.

En résumé très bref : le capitalisme fonctionne sur l’exploitation de la population, c’est à dire de l’ensemble de la force de travail disponible pour produire et accumuler la plus-value.

Mais cette force de travail doit elle même être produite et reproduite, d’une double manière : quotidienne (il s’agit des tâches dites « domestiques », qui permettent d’entretenir et de reproduire la force de travail jour après jour dans le cadre du foyer) et générationnelle (c’est à dire reproduire la population, donc la force de travail, en faisant des enfants).

Le groupe des femmes et le dispositif du genre renvoient à cette production spécifique [8] .

Ainsi le genre et la classe ont une spécificité, ces catégories revoient fondamentalement à la force de travail : sa double reproduction (le genre) et sa valorisation (la classe).

Quand à la catégorie de race nous renvoyons à notre article sur le sujet.

Les surnuméraires

Lire l’article au format .pdf ici

A LIRE :

Pierre Salama & Jacques Valier. Une introduction à l’économie politique. (Petite collection Maspero). 1976.

Jacques Valier. Une critique de l’économie politique. Tomes I & II. (Petite collection Maspero).1982.


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NOTES

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[1] Pour aller plus loin :
http://www.tantquil.net/2014/04/12/quest-ce-que-cest-la-valeur-premiere-partie/

[2] Pour aller plus loin :
http://www.tantquil.net/liste-des-notions/

[3] Christine DelphyPour une théorie générale de l’exploitation. Deuxième partie. p104. (CAIRN Info).

[4] Evidemment, la notion de profit étant elle-même une catégorie économique, se rapportant à la valeur, donc à un rapport social, cette définition est extrêmement limitée.

[5] Pierre BezbakhPour en finir avec « le mode de production féodal » in L’Homme et la société, n°. 65-66. 1982.

[6] Pour aller plus loin :
Moishe Postone. Temps, travail et domination sociale. (Editions Mille et une nuits).
http://www.tantquil.net/2015/04/28/quest-ce-que-cest-la-force-de-travail/

[7] Nous pensons à la revue Théorie Communiste.

[8] Pour aller plus loin :
Christine Delphy. L’ennemi principal. Tome 1 & 2. (Editions Syllepse).
Incendo. Genres et classes. Numéro hors série. Octobre 2012.
Théorie Communiste. N°23 ; N°24 ; N°25. (Editions Senonevero).

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La surpopulation relative – Qu’est ce que l’approche matérialiste de la question raciale ?

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Dans ce blog nous allons notamment proposer d’analyser le racisme dans son intrication avec la question de classe, c’est à dire que nous allons étudier la racialisation de la force de travail. Cela ne veut pas dire que le racisme se résume à cela, mais que l’analyse du racisme doit réserver à ce champ d’études une place spécifique.
Il y a plusieurs façons d’étudier le lien entre la racialisation et le monde du travail, qui feront l’objet d’articles particuliers, notamment du point de vue sociologique. Du point de vue de la critique de l’économie politique il existe une approche qui part de la question de la surpopulation relative. C’est cette approche que nous nous proposons de survoler aujourd’hui.
Pour aborder cette question, donnons donc déjà une brève définition de ce que l’on appelle la surpopulation relative avant d’aborder son rapport avec la racialisation.

Très simplement, la surpopulation relative [1] désigne la fraction du prolétariat qui n’occupe pas effectivement un emploi à un moment donné.

On l’appelle surpopulation parce qu’elle apparaît comme étant en trop, et relative parce qu’elle apparaît en trop relativement aux besoins de force de travail par le capitalisme à un moment donné, et non pas dans l’absolu comme effet inévitable du progrès.

On divise la surpopulation relative en plusieurs sous- catégories.

L’armée industrielle de réserve : elle est formée de l’ensemble des travailleurs qui constituent une réserve de force de travail qu’il est nécessaire de maintenir à disposition pour permettre une flexibilité dans l’organisation globale de la force de travail.

Cette armée de réserve se divise elle- même en trois sous-catégories : les précaires qui oscillent constamment entre période d’emploi (CDD, intérim) et chômage mais qui sont le plus souvent en période de travail (on appelle cette sous catégories la surpopulation flottante) ; les chômeurs de plus ou moins longue durée qui peuvent immédiatement être employés par le capital dès que le besoin s’en fait sentir (on appelle cette sous-catégorie la surpopulation latente) ; et enfin les travailleurs qui n’ont quasiment plus de chance de trouver un emploi (âge, manque de qualification, maladie, handicap etc.) et qui vivent dans un état de grande pauvreté (on appelle cette sous-catégorie la surpopulation stagnante).

Pour résumer : précaires, chômeurs de courte durée et chômeurs de longue durée sont donc les trois sous catégories (flottante, latente et stagnante) de l’armée industrielle de réserve.

Reste encore une dernière catégorie aux marges de l’armée industrielle de réserve que l’on appelle les lumpen ou encore les exclus de nos jours, et qui ne font presque même plus partie de l’armée industrielle de réserve, et sont donc quasiment exclus de l’emploi salarié.

Il s’agit des malades chroniques, infirmes et estropiés graves, trop déqualifiés, trop âges, casier judiciaire trop chargé, psychiatrisés graves, marginaux condamnés à l’économie parallèle etc.

On voit que toutes ces catégories ne sont pas étanches entre elles, elles sont poreuses et forment un continuum.
L’idée globale est qu’il s’agit d’une graduation progressive des différents sans- emplois condamnés de la précarité temporaires à la marginalité pure et simple en passant par le chômage de plus ou moins longue durée.

L’hypothèse de la dite analyse matérialiste de la question raciale [2] est de lier la racialisation avec la surpopulation relative, c’est à dire qu’il s’agit d’affirmer que ce sont majoritairement les prolétaires racisés qui composent le gros de la surpopulation relative, et ce d’autant plus que l’on descend dans les couches paupérisées du prolétariat.
Il s’agit d’une hypothèse née d’une observation empirique assez facile à réaliser, de très nombreuses études de sociologie, fastidieuses à toutes énumérer (ce sera sans doute fait au fur et à mesure sur ce blog) existent sur le sujet.

En outre quiconque se promène dans un quartier pauvre peut en constater la flagrante coloration ethnique. L’observation et l’hypothèse sont donc facilement réalisables. Ce qui manque encore cependant c’est que l’on en fasse une théorisation scientifique à proprement parler.
On parlera donc d’hypothèse pour le moment, hypothèse qui ouvre un champ d’études et d’analyses encore à faire.
Pour en finir, passons maintenant à une revue très brève des fonctions a priori intéressantes dans la racialisation des classes populaires, qui expliquent que la question des surnuméraires soit à prendre en considération.

Avant de passer à la suite il faut être bien clair sur un point : une domination structurelle ne résulte pas d’un complot des classes dominantes, ou d’une stratégie consciemment organisée. Il s’agit simplement d’un processus historique par lequel une forme de stratégie globale fonctionne et l’emporte par rapport à d’autres parce que c’est celle qui suscite le moins de résistances.

Cela posé, le marquage racial d’une sous- catégorie particulièrement paupérisée du prolétariat a notamment trois fonctions intéressantes pour le capitalisme.

1 – La ségrégation dans le monde du travail [3], notamment par la discrimination à l’embauche, permet de reproduire facilement, sur un critère simple, cette fraction spécifique du prolétariat que sont les surnuméraires.

2 – La ségrégation urbaine permet de parquer cette fraction de la population dans des zones de regroupement spécifiques et de les livrer à des formes de contrôle social elles aussi spécifiques, facilitées par le marquage racial au faciès.

3 – Les discours racistes et sécuritaires, quant à eux, apportent la justification idéologique à ces formes de contrôle social, tout en déplaçant le cadre du débat hors de l’analyse critique en termes sociologiques et économiques. On passe ainsi à des faux débats mobilisant des catégories identitaires nationales, raciales ou pénale.

Puisque nous en parlons ici, arrêtons- nous un instant sur cette question : on peut distinguer trois grands types de faux débats sur le sujet :

1 – Le discours humaniste ou social démocrate, qui pense la question de l’exclusion sociale de façon non- structurelle, c’est-à-dire comme un accident plutôt que comme une production. Sauf que l’exclusion n’est pas un accident social qui se produirait, comme par miracle, à grande échelle et sur une grande durée de temps. Si le chômage est de masse et qu’il dure en présentant des avantages objectifs aux capitalistes on peut dès lors former l’hypothèse qu’il s’agit d’une forme spécifique d’organisation globale de la force de travail dans les centres historiques d’accumulation du capital depuis la restructuration capitaliste des années 70.

2 – Le discours sécuritaire [4], commun à la droite et à la gauche, qui transforme tout prolétaire, et surtout s’il est racisé, en délinquant potentiel pour les raisons évoquées plus haut.

3 – Le discours raciste pur et simple, qui s’attache au marquage raciale de fait de cette partie du prolétariat pour ramener le débat à une question raciale, d’immigration, d’intégration, de culture, de religion etc.

Ces trois types de discours ne s’excluent pas mutuellement, et ne sont pas non plus étanches entre eux, encore une fois il s’agit d’un continuum, continuum qui va du social au racial en passant par le pénal.

Pour aller plus loin sur le sujet nous renvoyons aux ouvrages suivants :

Mathieu Rigouste. L’ennemi intérieur. (Editions La Découverte)

Mathieu Rigouste. La domination policière. (Editions La Fabrique)

FICHIER PDF

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NOTES

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[1] Karl Marx. Le Capital. Livre I. Chapitre XXIII. Section 3.

[2] http://www.vacarme.org/article2778.html

[3] Lire :
http://www.inegalites.fr/spip.php?page=article&id_article=1099
http://www.inegalites.fr/spip.php?page=comprendre_analyses&id_article=824&id_rubrique=110&id_mot=25&id_groupe=17
http://www.inegalites.fr/spip.php?article670
Séries d’articles sur le même sujet :
http://www.inegalites.fr/spip.php?page=rubrique&id_groupe=11&id_rubrique=3

[4] Mathieu Rigouste. Les marchands de peur. (Editions Libertalia). 2013.