« C’est TOUJOURS les mêmes »

Kitty-Convict-Project-3

Dans cet article nous allons tenter de développer une hypothèse à propos du racisme. Cette hypothèse a été formalisée par une amie, sociologue et féministe, sous l’expression de biais de perception des minorités[1] stigmatisées. Elle s’appuie sur deux travaux sociologiques dans lesquels il est notamment constaté une tendance à surévaluer la présence des femmes dans les postes universitaires[2], et une tendance à surévaluer la prise de parole de filles dans les classes scolaires[3].

A partir de là, notre amie a formulé l’hypothèse d’un biais de représentation des catégories opprimées que l’on définira pour le moment comme « tendance à surévaluer la participation de personnes appartenant à des catégories stigmatisées à certaines sphères, activités ou phénomènes sociaux ».

Simple hypothèse, donc, mais que nous trouvons intéressante et sur laquelle nous allons essayer de réfléchir en la liant à la question du racisme à partir de quelques exemples.

Les membres de catégories stigmatisées, du fait de leur stigmate, sont exclus de nombreuses sphères sociales ou d’activités valorisées, à responsabilité etc. Nous formulons ici l’hypothèse d’une tendance à les surévaluer, les croire majoritaires, voir même crier au communautarisme, au lobby, au complot etc. à la moindre exception à cette règle. Le stigmate n’a pas forcément besoin d’être visible, surtout si l’argumentaire est de type paranoïaque ou complotiste, comme la croyance en l’existence d’un lobby juif, gay ou féministe dans les médias ou le monde politique. Dans ce type de cas l’argumentaire est d’autant plus fort qu’il repose sur une croyance, paranoïaque de surcroît, et pas sur un argument. Une croyance, à l’inverse d’une théorie scientifique, n’avance aucun argument, elle ne prouve rien, mais de ce fait on ne peut pas non plus prouver l’inverse de ce qu’elle dit. Il est impossible de prouver que telle personnalité politique ou médiatique n’est pas homosexuelle ou ne se serait pas convertie en secret au judaïsme.

Autre exemple, extrêmement courant : les personnes portant le stigmate noires ou arabes sont souvent attachées aux phénomènes antisociaux, de délinquance etc. L’idéologue réactionnaire Eric Zemmour avait déclenché un pseudo- scandale en énonçant sur un plateau télévisé ce qui relève du lieu commun raciste : « La plupart des trafiquants sont noirs et arabes.[4] ». Ce constat ne s’appuie évidemment sur aucune source, et pour cause : il n’y a pas de statistiques ethniques sur le sujet en France.

Ceci n’empêche pas ce cliché d’exister, et de donner du grain à moudre au discours populiste qui prétend « dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas ». Evidemment, l’expression « tout le monde » ne renvoie pas à un groupe social : il s’agit simplement d’un procédé rhétorique permettant la généralisation d’une opinion personnelle, opinion personnelle à laquelle celui qui parle essaie de donner le caractère d’une vérité générale. Ainsi « ON constate quand même que la plupart des avocats sont juifs/des délinquants sont noirs et arabes/des membres du showbiz sont homosexuels etc. »

Les populistes aiment mettre en avant le bon sens populaire contre le savoir des experts, ce qui est une fausse distinction : les soi-disant experts ne respectent pas forcément la méthode scientifique, de même que les outils critiques sont des outils intellectuels utilisables par n’importe qui dès lors qu’on prend la peine de les diffuser et de les vulgariser.

Des idéologues réactionnaires comme Eric Zemmour aiment prétendre qu’ils disent tout haut ce que tout le monde pense tout bas, or ce que tout le monde pense tout bas, par définition, s’appelle les préjugés. Et les préjugés sont souvent confirmés et validés par l’observation parce que (tout scientifique un peu formé le sait) on observe toujours ce qu’on veut voir. Si l’on préjuge, c’est-à-dire si on a déjà formé son jugement avant l’observation, l’observation validera le préjugé. Expérimenter scientifiquement c’est donc d’abord chercher à remettre nos préjugés en question.

Pour voir un phénomène il faut lui attacher des caractéristiques qui le rendent visible. Or, dans la question du racisme, le fait d’être blanc n’est pas une caractéristique, il s’agit de la norme. C’est le fait d’être racisé qui est un marqueur, un stigmate, parce qu’une déviance à cette norme.

Pour reprendre l’exemple des théories du complot : on parle de complot juif mais jamais de complot protestant alors même que la première puissance mondiale, les U.S.A, sont un pays protestant. Pareillement, la religion chrétienne a été imposée par la force dans toutes les vagues de colonialisme occidental depuis le Moyen- âge mais ce sont les juifs que l’on accuse de dominer le monde depuis des siècles, en dépit de toute logique et de toute donnée historique. Parce qu’être chrétien, dans le monde occidental, n’est pas stigmatisé, ce n’est pas une caractéristique particulière, c’est la norme. Elle ne se voit donc pas.

Tout les stigmates ne sont cependant pas les mêmes et ne donnent pas lieu aux mêmes lectures : l’alliance des U.S.A avec l’Etat d’Israël nourrit les théories sur le complot juif, mais l’alliance, depuis les années 20, des U.S.A avec l’Arabie Saoudite n’a jamais donné lieu à l’échafaudage d’une théorie du complot wahhabite. Pourquoi ? Parce que le stigmate attaché aux arabes n’est pas d’être des comploteurs mais des sauvages. Le fondamentalisme religieux islamique est donc souvent analysé comme étant une marionnette, un pantin du véritable complot, forcément juif. Ceci parce que, dans l’imaginaire raciste, la figure de l’arabe est une figure de sauvage, qui ne peut donc pas être acteur de l’histoire. Le sauvage ne peut qu’être un idiot utile, en étant instrumentalisé par un maître.

Les complotistes jouant les apprentis géopoliticiens ne voient donc que des juifs et des arabes. Des juifs et des arabes dans leurs rôles respectifs du fourbe et du sauvage. La chrétienté blanche, historiquement dominante de façon écrasante, est pourtant totalement invisible sur leur carte de l’histoire du monde. A la rigueur on parlera des Etats- Unis mais nul stigmate ethnico- religieux n’est attaché à ce pays, si ce n’est d’être soumis aux juifs. Dans la pensée complotiste, les U.S.A, pays blanc et protestant, sont un énorme corps neutre, un instrument sans signification réelle. Les Etats- Unis sont omni- présents dans le discours complotiste pourtant, seuls, ils ne signifient rien. Pour les complotistes, seul l’Etat d’Israël leur donne une signification politique.

Au quotidien, les personnes stigmatisées n’ont, la plupart du temps, rien besoin de faire d’autre que d’être simplement .

Comme le disait cette dame allemande filmée en caméra cachée dans le documentaire Noir sur blanc de Günter Wallraf, pour justifier de refuser de louer un appartement à un homme noir « C’est une autre culture, ça ne cadre pas. Ca n’a rien à voir avec du racisme. […] S’il cuisine avec des épices ça sentira dans tout l’étage. »[5]

On pourrait allonger la liste des exemples à l’infini : seule leur  culture pose problème, seule leur musique est trop forte, seule leur cuisine sent trop fort, seule leur religion est ostentatoire, seules leurs enfants traînent dehors, seule leur couleur de peau est visible, seule leur transpiration sent mauvais, seul leur homogénéité sociale relève du communautarisme, seul eux refusent de se mélanger. Même leur sexisme et leur homophobie sont particuliers, ils ne les partagent pas avec les blancs, ils leur sont propres, liés à leur culture comme ne se prive pas de l’affirmer la militante féministe du Front de Gauche Fatima Ezzahra Benomar, dans un de ses statuts Facebook (partagé 26 fois à l’heure actuelle) :

 Fatima Ezzahra Benomar

Passer une super soirée entre ami-es à boire, à refaire le monde, à se confier, à se vanner, s’en séparer il y a à peine 5mn à 150 mètres de chez moi, et devoir quand même rentrer sous les cris de « Hé salope, la pute, fous-toi à poil qu’on voit ton cul ! », avant qu’un autre type ne m’arrête pour me dire à son tour « vous êtes charmante » alors qu’on entendait encore les hurlements des autres sur le trottoir d’en face, et qu’il vous engueule parce que vous tremblez encore de rage et n’êtes pas d’humeur à lui sourire.

Gâcher cette belle soirée par une sale montée d’adrénaline, profondément injuste et humiliante, après le plaisir et l’euphorie de la fraternité.

Une folle envie d’y retourner avec une batte de baseball pour étouffer leurs rires pseudo-triomphants sous les coups.

Je me fous royalement des procès en racisme : C’était des maghrébins, victimes d’une culture (pas une race, n’est-ce pas, une « culture ») de haine des femmes et de phallocratie décomplexée. Toutes les cultures sont profondément sexistes et patriarcales. Mais cette façon de ne pas supporter que les femmes, notamment celles qu’ils identifient comme arabes, puissent impunément traverser l’espace public sans le passage obligé de l’humiliation sexuelle, d’affirmer sa virilité en leur infligeant cette humiliation de façon ostentatoire et collective, reste de par mon expérience en tous cas, très culturellement marquée.

Evidemment, de nombreuses femmes ont répondu dans les commentaires pour raconter leurs expériences de harcèlement, avec un échantillonnage racial bien différent. Mais ces témoignages divergents n’ont pas empêché cette publication d’être maintenue, ni le déferlement de commentaires racistes et réactionnaires décomplexés qui s’en est suivi.

Ce statut semble avoir été écrit sous le coup d’une rage parfaitement compréhensible, mais qui n’excuse cependant pas l’amalgame qu’elle fait, ni qu’il soit rendu publique sur un réseau social. Surtout que la position de Benomar de femme racisée de gauche donne à ce genre d’amalgame raciste une légitimité symbolique extrêmement puissante. Cet exemple particulier de biais de représentation, à savoir la question des attitudes sexistes apparentées aux personnes racisées, est donc très délicate à évoquer. Mais c’est ce qui rend le fait de s’y arrêter justement si nécessaire.

Comme nous l’avons dit dans un autre article, la culture est devenue l’argument dominant du discours raciste. Or ce déplacement de discours implique déjà de réduire la culture à un phénomène principalement ethnique plutôt que social, comme s’il n’existait pas de cultures différentes au sein d’une même société, de culture de classe, de sous-cultures, de contre- cultures etc.

La culture est un phénomène de la vie sociale dans son ensemble, or Benomar utilise ici purement et simplement le terme de culture à la place du mot race. Le mot est différent, et elle le souligne, mais cependant l’opération est la même.

Dans un premier temps on ne voit pas sur quels critères, autres que physiques, Benomar a pu identifier l’appartenance de ses agresseurs à la culture maghrébine. « Une culture (pas une race n’est- ce pas) » dit- elle, mais cette culture là a visiblement la particularité de pouvoir se lire sur l’apparence physique, sinon sur quel autre type de marqueur s’est elle basée pour voir la culture de ses agresseurs ? Etaient- ils en train d’écouter du raï[6] en mangeant un couscous à emporter au moment des faits ? (ironie)

On a finalement un schéma assez classique : on part de marqueurs raciaux biologiques, physiques, et on assigne ceux qui les portent à une identité ethno- culturelle monolithique et surdéterminant leur comportements. Ils sont non seulement de culture maghrébine mais en plus ils ne sont que ça, c’est cette culture là qui détermine leur comportement. En tout cas le fait d’être des hommes ne suffit visiblement pas à expliquer à lui seul ce comportement puisqu’il faut souligner qu’ils seraient de culture maghrébine. On prétend ensuite que ce n’est, évidemment, que la culture de ces gens là qui est attaquée. Ainsi, sans y réfléchir, on a validé au passage le présupposé ethno-différencialiste selon lequel la culture serait un phénomène purement ethnique et non pas social puisqu’on a tout bonnement ignoré d’autres variables.

Il serait intéressant d’étudier ce que bon nombre de copines féministes diversement racisées ou non- racisées commencent à analyser : les variations des harcèlements de rue à la fois en fonction de l’assignation raciales des femmes harcelées et de l’assignation raciale de leurs harceleurs. En effet, et Benomar le souligne tout de même, il ne faut pas oublier la réciproque du phénomène : Benomar est elle-même racisée. Elle a vue ses agresseurs comme des maghrébins, mais ceux- ci l’ont également probablement vue comme une maghrébine, en plus de l’avoir reconnue, évidement, comme une femme. Les agresseurs sexistes, même racisés eux- même, racialisent également leurs victimes et cette variable n’est peut- être pas à ignorer.

Cependant, s’il y a une culture des racisés maghrébins en France, c’est, selon nous, avant tout une culture sociale intriquée dans la question de classe, la question de l’immigration et la question du racisme. Le fait d’être maghrébin, en France, est avant tout un marqueur social, hérité du passé colonial de ce pays, servant à dominer sur un mode spécifique une fraction de la population laborieuse. La culture commune des maghrébins en France se construit à partir de là, pas sur un folklore ou une mentalité supposées, importée en bloc d’un ailleurs exotique.

En dehors de ça, ma culture à moi, celle dans laquelle j’ai grandi, c’est le Club Dorothée, les Minikeums, Mac Donald, le traiteur asiatique du coin de la rue, Picsou Magazine et le jeu Sonic sur Méga- drive. Or je ne sache pas que tout cela soit une importation du Maghreb. Certes, parfois mon père écoute ses vieux enregistrements de chaâbi trop fort, et souvent mon oncle ramène des dattes et des gâteaux du bled. Peut être que le sexisme culturel spécifique aux maghrébins est entré en moi en ces multiples occasions, entre deux bouchées de makroud (ironie, encore). Ou alors peut –être que si je suis sexiste c’est parce que je suis un homme, et le Maghreb et sa culture réelle ou fantasmée n’ont rien à voir la dedans. Ici être maghrébin est un stigmate, pas une culture. En tout cas, si culture il y a, il s’agit d’un phénomène non pas ethnique mais social qui se construit sur la base de ce stigmate.

Au-delà de cet exemple particulier, ce sont tous les comportements dits antisociaux, ou de délinquance, qui font l’objet de la même relégation aux personnes racisées ; personnes racisées qui servent ensuite de bouc- émissaires bien pratiques. La phrase de Zemmour citée plus haut rencontre un écho dans le commentaire suivant, laissé en dessous du statut de Benomar :

 « Elle ne dit pas que c’est propre aux maghrébins. Mais soyons honnêtes, sur Paris c’est TOUJOURS les mêmes. Evidemment, ce n’est pas génétique, mais il y a un vrai problème culturel. »

« Toujours les mêmes ! » Phrase exemplaire qui illustre parfaitement le biais que nous décrivons ici. Lorsqu’un blanc commet un crime[7], sa blancheur n’est jamais un critère d’analyse pertinent. L’homme blanc criminel n’est qu’un criminel, son crime n’est pas ancrée dans sa culture, d’ailleurs il n’a qu’une seule culture, la culture universelle. A la rigueur si son crime est ancré dans quelque chose c’est dans la nature humaine universelle, dont il est le représentant.

Un criminel issu de l’immigration, en revanche, est un criminel issu de l’immigration. Le crime est inscrit dans sa culture, qui n’est pas universelle mais particulière. Elle devient alors un critère pertinent pour expliquer son crime, comme pour expliquer n’importe quoi : du terrorisme au sexisme en passant par la délinquance, pourquoi il traîne dehors à cette heure ci, pourquoi il crache par terre, pourquoi il parle aussi fort et pourquoi ça sent quand il fait la cuisine. Tout est inscrit dans sa race… pardon, dans sa culture.

Les membres des groupes dominants, en plus d’être invisibles a priori sont également invisibles de fait parce que disposant d’espaces où ils peuvent opprimer loin des regards indiscrets. Un bourgeois ou un président du FMI n’a pas besoin de chercher des proies dans la rue. Mais lui son crime n’est pas inscrit dans une culture blanche, mais dans sa nature universelle d’être humain. Quand une personne blanche commet un crime, l’humanité entière le commet avec elle. Quand une personne maghrébine commet un crime, toutes les personnes maghrébines, et seulement elles, le commettent avec elle.

La personne stigmatisée est indésirable quoiqu’elle fasse : qu’elle se contente de cuisiner, qu’elle agresse ou qu’elle décroche un diplôme ou un emploi valorisé.
Quand elle ne fait rien de spécial on ne voit qu’elle, quand elle fait le mal c’est toujours les même (parce que c’est dans leur culture, évidemment), quand elle fait le bien il n’y en a plus que pour eux maintenant.

Il est particulièrement délicat d’avoir à écrire pour commenter les propos d’une militante féministe de gauche, elle-même racisée, à propos d’un récit d’agression sexiste. Mais c’est la délicatesse de cette situation qui rend l’analyse d’autant plus nécessaire parce qu’elle touche aux situations limites de l’analyse du racisme. Il est plus confortable de se cantonner à cette cible facile qu’est l’extrême- droite, mais ce travail est totalement insuffisant parce que le racisme est ancré dans toute la société, y compris dans des recoins où nous ne voudrions pas le voir. Il y a des situations délicates où opérer avec les outils de la critique comporte un risque, le tout est donc de s’armer de la prudence nécessaire.

A la prudence s’ajoute le sens de la mesure du propos. Il devient de plus en plus limité de qualifier quelqu’un de raciste, comme si le racisme était une identité personnelle et pas une forme de domination structurelle. Faire du racisme un problème de personne et pas un problème de structure implique un autre biais de perception, de classe cette fois- ci : seul le prolétariat apparaît comme raciste, parce que seul son racisme est visible du fait de sa position sociale inférieure tandis que les classes plus aisées, voir de gauche, en sont exonérées. Or la bourgeoisie, même de gauche, n’est, selon nous, pas moins raciste, elle est simplement davantage polie, parce que les normes sont les siennes et qu’elle les maîtrise, ou bien qu’elle dispose d’espaces pour pouvoir s’en écarter loin des lieux public.

Nous ne disons pas que Benomar est raciste, mais que les propos qu’elle a tenu le sont, et alimentent le racisme. Et nous voulons bien croire qu’il ne s’agit sans doute pas de mauvaise foi de sa part, ni de méchanceté gratuite, mais d’un biais de raisonnement, malheureusement classique, intriqué à une situation personnelle douloureuse qui l’explique. Il n’est pas question de faire le procès politique d’une militante : se focaliser sur la personne en elle- même n’a pas de grand intérêt politique. Ce que l’on peut analyser en revanche ce sont les dynamiques qui se mettent en place à partir de leurs propos et de leurs actes, et ce que ces propos et actes révèlent de notre société. En l’occurrence, outre le fait de relever du racisme culturel banal, ce statut a offert une tribune à ce genre de propos racistes (lire le fichier .pdf pour voir les captures d’écran).

Nous avons un peu longuement commenté cette histoire parce qu’une de nos principales craintes pour le futur est de voir se développer une stratégie de la tension autour des questions de rapports de domination. Leur intersection[8] peut annoncer des possibilités de convergence des luttes comme elle peut aussi annoncer des affrontements entre opprimés. Les lignes de fractures ne suivent d’ailleurs pas uniquement les rapports de domination mais aussi les clivages politiques.

Ce statut est un bon exemple de propos maladroits autour desquels vont pouvoir ensuite se nouer des tensions, des stratégies de distinction et des rivalités politiciennes, des attaques personnelles proférées sur le mode accusatoire. Et les réseaux sociaux se prêtent à merveille à ce genre d’affrontements dont personne ne sort réellement vainqueur.

Il ne s’agit donc ni de faire le procès d’une militante ni de profiter de l’occasion pour ouvrir une brèche contre les féministes en faisant jouer l’antiracisme. Au contraire, et nous voulons conclure là dessus : du point de vue d’homme racisé, la non-mixité féminine est un des rares dispositifs politiques qui réussit réellement à mettre les hommes blancs et les hommes racisés à égalité. Avec ce dispositif le sexisme, au moins, ne nous est pas réservé a priori. La non-mixité féministe fait de nous des hommes comme les autres, et plus des hommes racisés.

Avec les crises du capitalisme l’avenir nous paraît de plus en plus incertain. Nous n’écrivons pas ce blog dans le but de nous distinguer politiquement, de nous valoriser ou pour faire exister une organisation politique. Nous essayons d’entretenir le débat d’idées et la pensée critique à notre petite échelle parce que le futur s’annonce menaçant. Et la seule issue possible que nous voyons se dessiner pour ne pas sombrer dans la barbarie est une convergence des luttes, de toutes les luttes.

Post-scriptum : nous avons joint Benomar par messagerie Facebook afin de lui communiquer notre article pour qu’elle puisse éventuellement s’accorder un droit de réponse.

La discussion n’a malheureusement pas été très constructive.

Son premier argument, ne portant pas sur le fond du texte mais sur sa forme, fut de taxer de « sexiste » la façon dont nous avons insinué que son statut Facebook avait été écrit à chaud, sous le coup de l’énervement.

Nous nous y attendions à l’avance à vrai dire, mais il n’en demeure pas moins que c’est elle qui décrit une « sale montée d’adrénaline, profondément injuste et humiliante » et une « folle envie d’y retourner avec une batte de baseball », ce qui peut légitimement laisser penser à de l’énervement.
Sans parler de l’aspect raciste du commentaire en lui- même que nous avons préféré imputer a priori à de la colère plutôt qu’à une analyse à froid, car dans ce dernier cas elle est beaucoup moins excusable et nous ne voulions pas fermer la discussion a priori.

Sur le fait d’imputer à une femme le fait d’agir sous le coup de l’énervement, on rappellera que le fait d’agir sans réfléchir sous le coup de la colère relève plutôt de l’attitude masculine, produit de la socialisation de genre. Notre insinuation provient donc d’éléments du commentaire de Benomar, et non pas de son genre.

Sur le fond du texte, Benomar s’est indignée de ce que nous nous permettons de remettre en question son vécu. Ce a quoi nous avons répondu (et le texte est pourtant parfaitement clair à ce sujet) que nous ne remettons pas en cause son constat, mais l’analyse qu’elle en fait.

Nous rappelons en outre que notre texte est très clair sur l’argument populiste de l’expérience individuelle. L’expérience d’une personne n’est pas une enquête sociologique, surtout si on l’invoque pour tirer des conclusions racistes.

En dépit du fait que des témoignages divergents ont été apportés sur son mur par d’autres femmes ayant un tout autre échantillonnage racial d’agresseurs, Benomar affirme maintenir et assumer pleinement son analyse.  

En l’occurrence, au lieu de se pencher sur l’hypothèse que les agressions sexistes qu’elle subit relèvent également du racisme, parce qu’elle est assignée maghrébine par ses agresseurs, en plus d’être assignée femme, elle préfère retourner le racisme dont elle est victime et imputer l’attitude de ses agresseurs à leur appartenance à une culture maghrébine ; le mot culture étant ici une simple euphémisation du mot race.

La boucle du racisme entre racisés est bouclée, et elle se noue sur la question du sexisme.

Voila un exemple très parlant de la façon dont l’aspect intersectionnel des oppressions n’amène pas nécessairement à leur convergence mais peut amener à des luttes intestines.

L’antiracisme est malheureusement divisé par le genre et la classe, qui ne sont pas des spécificités culturelles (c’est-à-dire raciales dans la bouche de ceux qui emploient ce mot n’importe comment).

Il était très important de commencer à écrire sur le sujet, parce que cette situation est extrêmement  préoccupante.

Nous n’en tirons pas d’autres conclusions que l’urgente nécessité d’une émergence politique des segments les plus opprimés de la racialisation : femmes, prolétaires, LGBT etc.

La direction politique de l’antiracisme ne doit surtout pas être monopolisée par ses segments dominants.

Lire le fichier au format .pdf

———-

NOTES

———-

[1] Lorsqu’on parle de minorité on ne parle pas sur le plan quantitatif (par exemple les femmes ne sont pas une minorité mais la moitié de la population) mais sur le plan qualitatif (le  nombre et le rôle des personnes représentées dans les productions culturelles, les médias, dans les postes à pouvoir, les activités à responsabilité etc.). Nous utiliserons aussi bien le mot catégorie.

[2] Sophie Lhenry. Les enseignant-e-s chercheur-e-s dans les carrières scientifiques : des représentations genrées aux discriminations de sexe. Chapitre II. Paragraphe A.

[3] Dale Spender. Invisible Women : schooling scandal. Chapitres 4, 5. Cité par :
Nicole Mosconi. Femmes et savoir. p245. (Editions l’Harmattan).

[4] Thierry Ardisson. Salut les terriens. Emission télévisuelle du 6 mars 2010. Disponible sur :

[5] Günter Wallraf. Noir sur blanc. 14e minute. Documentaire. Disponible sur :

[6] Voir quelques pages plus loin.

[7] La notion de crime est reprise ici de façon non- critique. Il est bien évident que cette catégorie est construite mais ce n’est pas le sujet.

[8] Le terme intersectionnalité est fortement rediscuté actuellement du point de vue de ses limites. Lire :
Elsa Dorlin. Sexe, race, classe. Pour une épistémologie de la domination. (Editions Antipodes).

Publicités

11 commentaires sur “« C’est TOUJOURS les mêmes »

  1. Encore une analyse tout à fait intéressante. A poursuivre donc, jusqu’à ce que ce type d’approche devienne familière au plus grand nombre. Merci à vous.

    J'aime

  2. A reblogué ceci sur Seinouilleet a ajouté:
    Excellent texte.
    Je renvoie également les lecteur.rices à mon dossier pearltreas : biais cognitifs.
    http://www.pearltrees.com/seinouille/biais-cognitifs/id15723080

    -alterisation et normalisation la fausse impression de survisibilité des minorités : à partir de 30% d’une minorité le groupe majoritaire pense qu’ils sont representé à 50%. A 50% de présence réelle, le groupe majoritaire pense qu’ils sont plutôt à 60-70%. Le groupe majoritaire surestime la proportion d’une minorité en mesestimant sa propre proportion. En effet ce sont les caractéristiques altérisantes qui seront remarqué , comptées mais pas ce qui est considérée comme « normal ».
    -biais de confirmation : qui permet la validation des stéréotypes ancrés dans nos têtes /dans la société
    -essentialisation et idée qu’un individu d’une minorité représente toute sa minorité
    -évaluation differentialiste : on ne juge pas deux même groupes avec la même echelle de valeur

    J'aime

  3. Je vais me permettre de poster un commentaire, certes tardivement, mais parce que la question m’interpelle et j’espère que vous, auteurs (ou une autre personne) saura me répondre, dans un sens ou dans un autre.

    Il y à un passage qui me tracasse dans votre analyse, c’est lorsque vous évoquez votre « culture à moi » et que vous rappelez, avec justesse à mon sens, que les populations racisés sont aussi immergées dans la culture occidentale.

    Jusque là je vous suis, mais pourtant vous semblez ne pas reconnaître, ou oublier qu’il y à bien des divergences culturelles assez notables, donc dans les rapports sexistes, entre des populations blanches françaises et des populations racisées françaises.

    Je m’en explique (et d’ailleurs ça rentre au demeurant dans la logique générale de votre analyse et de votre propos): de la même façon que les rapports de domination racistes ne sont pas identiques pour les différentes populations racisées (le rapport aux blancs pour les Asiatiques n’est pas le même que pour les Arabes, les Maghrébins, et au sein même de ces « grands groupes » les rapports racistes vécus par des Chinois ne seront pas les mêmes que ceux vécus par des Japonais par exemple), les patriarcats ou tout du moins les systèmes de domination sexistes ne sont pas identiques selon … les aires culturelles. Et au sein même de ces aires culturelles (terme ô combien grossier et peu précis mais qui facilite mon propos dans cette division supposée Occident Orient par exemple) les patriarcats eux mêmes ne sont pas identiques. Par exemple ce que vivent les femmes françaises en matière d’incitations et de pression ne sera pas strictement équivalent avec ce que vivent les femmes des Nord-Américaines.

    Pour revenir plus précisément au propos, ce que j’essaie d’exprimer c’est qu’aujourd’hui en France les populations racisés, si impliqués dans les interractions sexistes occidentales ont aussi leurs propres systèmes d’oppressions propres et culturels.
    Soyons précis et concret, le patriarcat occidental aujourd’hui, malgré quelques contradictions (héritage du christianisme) lance contre les femmes un impératif de déshabillement et une hyper sexualisation du corps des femmes (qui est à cet égard dénudé et montré de manière permanente). D’un autre côté, le patriarcat des pays d’Islam (sans nier encore une fois ses multiplicités selon les pays) lui, depuis quelques décennies (en gros depuis le tournant rigoriste de l’Islam de la seconde moitié du 20ième siècle) impose un impératif moral de voilage des femmes.

    Ainsi là ou en occident des féministes (souvent racisées, mais pas que) portent le voile pour lutter contre les impératifs patriarcaux occidentaux, ailleurs, dans des pays du Moyen-Orient ou du Maghreb, des femmes se dévoilent pour lutter contre les impératifs patriarcaux de leurs propres pays.

    Bien loin de vouloir hiérarchiser les oppressions, bien loin de vouloir affirmer que des pratiques sexistes seraient plus supportables que d’autre, je souhaite juste mettre en valeur le fait que les patriarcats ne sont pas identiques et que les pratiques sexistes ne sont pas les même selon les pays (et à fortiori les aires culturelles) et au sein même de la France, en raison des différentes populations qui y vivent, ces différences dans les oppressions apparaissent.
    Ce que je veux dire, car je crains de ne pas être bien clair et finalement de ne faire que reproduire les points que vous critiquez avec justesse dans l’analyse, c’est que si le sexisme n’est en rien produit par des cultures et des classes, certaines pratiques sexistes peuvent être propre à certaines cultures et classes sociales (d’autres pas, par exemple ce que l’on range dans le harcèlement de rue n’est propre ni à une culture ni à une classe sociale).

    Si j’évoque cela c’est que j’ai eu l’impression que dans votre analyse vous évacuiez ces différents aspects des choses qui me semble importante pour lutter correctement contre les patriarcats qui sont aussi pluriels et multiples.

    J'aime

  4. Excellent billet, vraiment pertinent !
    Je vais le partager sur ma page FB dans la semaine, sans faute !
    Je me permets de vous inviter à aller lire mon travail, car si vous vous y reconnaissez, je suis tout à fait ouvert à l’idée d’échanges de liens, de partages de publi, etc.
    Vive la convergence de toutes les luttes !
    L’ I

    J'aime

  5. Très bonne analyse, très intéressant ,en espérant qu’un plus grand nombre y jette un coup d’œil. Par contre je vous ferai remarquer que vous faites également preuve de stigmate en pensant que tous les complotistes croient à la thèse de la suprématie politique/média juives .. il y a beaucoup de théories du complot : 11 septembre, terre plate, nouvel ordre mondial ..être complotiste ne signifie pas croire à toutes ces théories ! Dès lors qu’un individu remet en question l’histoire officielle du 11 septembre , il devient un complotiste mais ce n’est pas pour autant qu’il adhéra au complot juif par exemple.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s