Un texte n’est jamais « trop intelligent » pour vous, il ne parle simplement pas votre langue

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La question que bon nombre de personnes désireuses de se former intellectuellement dans les milieux politiques contestataires se sont déjà posé un jour est : « Pourquoi ceux qui produisent les théories le font- ils de façon si compliquée ? »

Nous nous proposons d’essayer de répondre à cette question… d’une façon qui va sans doute paraître compliquée.

La première explication que nous pourrions commencer à donner, et qui rejoint en partie celle développée dans notre article Pensée critique et pensée contestatrice est qu’on ne peut pas appréhender la fonction d’un discours uniquement du point de vue de son contenu.
La vocation, par exemple d’un texte, n’est pas que de dire quelque chose dans l’absolu mais d’établir un rapport social, de mettre en relation celui qui écrit à ceux qui le lisent.
Il faut donc déjà comprendre la production intellectuelle comme une activité sociale qui met en relation celui qui  produit le discours et le(s) personne(s) susceptible(s) d’accéder à ce discours.
Or, l’émetteur du discours et le récepteur ne sont pas deux individus abstraits, existant de façon isolée. Les rapports sociaux interindividuels se font par un certain nombre de médiations.
On peut rapidement dire que les groupes sociaux, les milieux, les classes, les champs etc. sont des formes de médiation entre ce qu’on appelle l’individu et la société [1]. C’est-à-dire que nous faisons notre socialisation et que nous construisons notre vision du monde à partir d’une cellule restreinte (souvent la famille) puis des sphères plus larges : le quartier, notre classe sociale, l’école, les groupes d’amis, le travail, l’université, le « milieu contestataire » etc.

Bref, une pensée est produite depuis un point du tissu social.
Lorsqu’un discours est produit dans un milieu spécifique, comme le milieu universitaire ou le milieu contestataire, il est également souvent produit pour ce milieu, c’est-à-dire que malgré ses prétentions à dire l’universel il répond au moins dans une large mesure à des problématiques qui ont une origine et des finalités propres à ce milieu.
Lesquelles ? L’exemple le plus simple et le plus parlant que nous pouvons donner est celui des rapports de pouvoir.
Pour prendre l’exemple des milieux contestataires, l’accès à la production théorique, c’est-à-dire le fait de pouvoir comprendre et/ou produire de la théorie, est une ressource, un outils de distinction, qui sert notamment à distribuer les rangs dans la hiérarchie symbolique dudit milieu.
On peut donc mieux comprendre la fonction objective de l’imperméabilité de la théorie : il s‘agit d’une ressource que l’on peut exploiter pour occuper des positions de prestige et de pouvoir, et donc qu’il n’est pas forcément dans notre intérêt égoïste de partager si on la détient.

Bref, la théorie n’est pas produite abstraitement pour tout le monde mais pour un certain milieu, et elle y sert notamment (voir parfois surtout) à y occuper des positions de pouvoir.
Rien de très original dans notre propos, voila une explication sur laquelle bon nombre de personnes seront d’accords a priori.
Cependant, une fois cette hypothèse émise, il manque encore une explication un peu sociologique à son fonctionnement, faute de quoi on pourrait en conclure à une espèce de complot des intellectuels, résultant d’une stratégie consciente et organisée dont on peinerait à faire la démonstration empirique.
Comment expliquer la mécanique, disons structurelle, de reproduction d’une fraction spécialisée de théoriciens dans les milieux contestataires ?

Selon nous, le défaut de vulgarisation ne provient ni d’un complot ni d’une mauvaise volonté des théoriciens [2] mais d’une réelle incapacité à vulgariser. Pourquoi ? Parce que, toujours selon nous, ce n’est pas comme ça que les théoriciens ont eux- même acquis leurs connaissances. Expliquons nous…
Pour expliquer un peu plus en détail, nous allons nous essayer à une petite analogie, dont la validité peut donc prêter à débat, mais essayons la tout de même.
Comment apprenons- nous notre langue maternelle ? Nous l’apprenons en y étant immergés depuis notre enfance, en assimilant les éléments et les structures par mimétisme, en imitant nos parents et nos proches, jusqu’à être capable de maîtriser ces éléments et structures nous même pour élaborer notre propre parole[3].
Il nous est en revanche beaucoup plus difficile d’apprendre une langue de façon scolaire, on s‘accorde d’ailleurs à dire que le meilleur moyen d’apprendre une langue étrangère est encore d’aller s’immerger dans le(s) pays où cette langue est parlée couramment.
Pareillement, ce n’est pas parce qu’une langue est notre langue maternelle que l’on est capable de l’enseigner efficacement à quelqu’un de façon scolaire : parce que nous l’avons apprise de façon immersive, de façon vivante, tandis que la personne va, au contraire, l’apprendre de façon formelle.
D’ailleurs bien souvent nous ne connaissons pas la définition exacte de bon nombre de mots et expressions de notre langue maternelle : nous avons appris à les utiliser par imitation, en contexte, et pas en vérifiant leur sens ni leur étymologie dans un dictionnaire à chaque fois.
Si l’on veut apprendre efficacement une langue de façon scolaire à quelqu’un il vaut sans doute mieux l’avoir soi- même apprise de façon scolaire, parce l’enseignement ne consiste pas seulement à délivrer un contenu mais à expliquer la méthode générale pour accéder à ce type de contenu.
Pour simplifier : on ne peut efficacement donner accès à un contenu que par le chemin que l’on a soi- même emprunté pour y parvenir parce que c’est le chemin qu’on connaît.
Finissons en avec cette analogie et avec ce dernier point de notre texte : il y a, dans la production théorique, quelque chose qui est un peu de l’ordre d’une langue. Une personne ayant évolué longtemps dans un milieu intellectuel a souvent appris à se servir de cette « langue » par assimilation, et non pas de façon scolaire en allant regarder les définitions exactes de chaque concept. A force de les voir utilisés dans un certain contexte, il en a peu à peu appris à en maîtriser le sens et réussi à les réutiliser par mimétisme sans forcément être capable de les expliquer de façon claire.
En bref : beaucoup de théoriciens ne peuvent pas vulgariser, parce qu’ils n’ont eux même pas appris de façon vulgarisée, ils ont appris à maîtriser cette langue par immersion dans un milieu intellectuel.

A partir delà, comment résoudre les problèmes de vulgarisation théorique ?

Selon nous, il est vain d’attendre des spécialistes de la théorie qu’ils fassent de la vulgarisation : la vulgarisation ne correspond, selon notre analyse, ni à leur domaine de compétence (ils n’ont pas appris comme ça) ni à leurs intérêts objectifs de préserver leur position de monopole (ils ne passent pour savants que parce que d’autres passent pour des ignorants).
La meilleure méthode serait que des personnes « non- savantes » travaillent ensemble pour apprendre de façon scolaire, et permettent ensuite à d’autres personne de faire le même chemin qu’elles. La vulgarisation est un chemin d’accès spécifique à la connaissance, c’est à ceux qui désirent l’emprunter de commencer à le débroussailler pour d’autres.

Pour terminer ce petit article, nous voudrions donner le petit conseil de base suivant : être un théoricien n’est pas seulement posséder un certain contenu de savoir, mais posséder des réflexes et des méthodes par rapport au savoir.
Tous les intellos ne sont par forcément capables de comprendre immédiatement n’importe quel texte.
En revanche, ce dont les intellos sont capables c’est de ne pas paniquer face à un texte obscur et d’avoir un certain nombre de réflexes  pour s’y retrouver et se frayer un chemin progressif.
Face à un texte trop « intello », la première chose que nous conseillerions est de ne pas se dire « je ne comprends pas= je suis bête » (ce qui est faux, le concept de « bêtise » n’a sociologiquement pas la moindre validité) mais «je ne comprend pas parce que ce n’est pas ma langue» (ce qui est bien plus juste).
Comportez vous face à un texte obscur comme si vous étiez en immersion dans un pays étranger : il est parfaitement normal que vous n’entendiez qu’un charabia au début, donc pas de panique ! Plongez vous dedans sans vous arrêter à chaque phrase, à force d’entendre répéter des mots dans différents contextes, vous allez finir par saisir progressivement leur sens, ce qui vous permettra de saisir plus facilement le sens des autres etc.
N’essayez pas forcément de décortiquer chaque terme de façon trop exacte et trop précise au début, immergez vous progressivement dans la langue savante comme dans une langue étrangère et allez y en utilisant la méthode par assimilation sans vous stresser.

Bon courage !

Lire l’article au format .pdf

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NOTES

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[1] Individu et société sont des concepts discutables, nous les employons ici comme des notions courantes.

[2] Nous utilisons le mot théoriciens pour désigner de façon fourre tout une certaine catégorie de personnes aptes à comprendre, manipuler et produire les théories dans les milieux où celles- ci sont sources de valorisation symbolique permettant d’occuper des positions de prestige et/ou de pouvoir.  Nous nous basons surtout sur notre expérience des milieux contestataires.

[3] Sur la différence entre langage, langue et parole, voir l’excellente vidéo https://www.youtube.com/watch?v=Y3EoAizjvtc

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4 commentaires sur “Un texte n’est jamais « trop intelligent » pour vous, il ne parle simplement pas votre langue

  1. Je pense pas que cette explication soit compliquée, elle est claire et pertinente, mais je trouve qu’elle zappe une chose essentielle (quoi que mentionnée en partie) et qu’elle induit une chose mauvaise.

    Chose essentielle : les intellos qui squattent les bonnes places du milieu contestataire et qui s’occupent entre eux du fond théorique ont de ce fait une place de pouvoir et reproduisent un schéma de domination très fort envers les personnes pour qui la théorisation ne coule pas de source (donc envers les prols du milieu). Et ces intellos sont pas juste dans leur coin à produire des effets que sur eux. Ils en produisent sur le choix des axes de luttes, les représentations, le choix des termes etc..
    Il y a donc une lutte interne à mener pour que les non-intellos reprennent la place en matière d’orientation de la propagande et du contenu théorique. Ce qui nécessite comme le texte le dit que les non-intellos apprennent entre elleux de façon scolaire la théorisation, mais aussi qu’iels ne laissent pas toujours les mêmes parler, écrire et organiser les conférences/débat etc. Et pour ça suffit pas juste d’avoir les moyens intellectuels, faut aussi empêcher certains de prendre une place que leur classe intellectuelle les amène logiquement à prendre.

    Chose mauvaise : apprendre entre bolosses comment être un peu intello c’est la base, c’est l’éduc pop on est d’accord. Mais si le but affiché c’est « comme ça on va pouvoir décortiquer les textes compliqués qu’on a ni écrit ni pensé », c’est hyper limité. Le but principal ça doit être aussi de proposer d’autres formes de savoir et aussi donc d’autres transmissions. Genre pas que des textes scolairement construit. Donc valoriser l’oral brut (et pas la reproduction orale d’une pensée écrite), le débat spontané, l’image, les jeux.
    Et ce travail peut aussi être fait par des intellos, s’il y a une vraie volonté. Quand on voir ce qu’un mec comme Malatesta a laissé comme écrits pédagogiques alors que c’est clairement de base un intello, c’est plutôt remarquable.

    Jpense que j’ai abordé des trucs dont le texte devait de toute façon pas traiter au départ et j’ai lu assez vite, mais en gros jpense qu’il faut être un peu plus vénèr : il y a à apprendre pour comprendre et à virer de là où ils sont pas mal de ceux qui font qu’on comprend rien.

    Aimé par 1 personne

    • Je suis d’accord avec ton commentaire.
      Bon, sauf sur un point : Malatesta était un simple propagandiste anarchiste et ses écrits n’ont quasiment aucun intérêt sauf comme témoignage historique.
      D’ailleurs pour ce qui est de la production intellectuelle l’anarchisme fait peine à voir, on ressortira peut être de nos cartons une analyse critique de l’anarchisme, mais pour le moment on s’attelle à d’autres tâches.
      Quoiqu’il en soit merci de ta contribution 😉

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  2. Merci de cet article.

    Cela est vrai pour les textes mais aussi les interactions orales. Souvent, dans un débat par exemple, on abuse du jargon (je dis pas ça pour jeter la pierre, ça m’arrive aussi).

    Pas forcément pour exclure ou maintenir une position de pouvoir, même si ça peut. Mais aussi par le réflexe bête et méchant de présumer que tout le monde parle « notre langue ».

    Surtout si on parle en plus de concepts compliqués.

    Faire ça à l’oral c’est encore plus excluant des personnes nouvelles, timides, qui maîtrisent mal notre jargon spécialisé ou même le français…

    Sachant que ces personnes oseront pas forcément « s’afficher » en demandant, surtout plusieurs fois de suite. Et que des fois des gens vont regarder la personne qui demande comme un demeuré parce que « tout le monde sait ça, enfin ».

    Bref, on reconduit souvent l’exclusion ordinaire oui

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  3. Troll de jardin a raison : le jargon sert à exclure, à conserver son entre-soi. Il sert aussi à prendre le pouvoir, c’est particulièrement marqué dans certains secteurs de la déconstruction militante, et autoproclamée radicale et critique.

    Mais il est surtout très utile pour masquer le vide abyssal de la pensée : les petits marquis et les petites marquises du jargon jargonnant n’ont en réalité rien à dire, et leur incompréhensible verbiage ne cache que leur insondable vacuité – et parfois (souvent ?) de petites escroqueries idéologiques, une pensée dominatrice camouflée en théorie critique. En sorte qu’il ne faut surtout pas se laisser impressionner par ces escrocs de la domination…

    Il ne sert à rien de tenter de les traduire, de les « décortiquer », on ne décortique pas le néant. Et pour la théorie (qu’il ne s’agit pas de rejeter, bien entendu !) on se tourne vers les auteurs compréhensibles, ceux et celles dont le vocabulaire est clair et la pensée à la fois exigeante et limpide : il en existe encore.

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