Vous avez dit « privilège » ?

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            On peut parcourir énormément de blogs, de textes, d’articles se proposant de « parler », «  d’analyser », « d’étudier » le privilège blanc, on ne dispose jamais sur la moindre définition du terme privilège, mise à part celle, problématique, « d’absence de discrimination ».

Ce que l’on trouve, en revanche, ce sont des exemples dudit privilège, voir des listes (voir carrément de vrais inventaires mélangeant à peu près tout et n’importe quoi) mais cela reste de l’ordre de l’exemple, et pas de la définition.

Si l’on prend trente petites secondes pour faire une recherche rapide, la notion de privilège est issue du latin privata lex (qui signifie loi privée) et elle est définie comme :
« Faculté accordée à un particulier ou à une communauté de faire quelque chose ou de jouir de quelque avantage qui n’est pas de droit commun [1]. »

Ainsi, dans les sociétés d’Ancien Régime, la noblesse et le clergé, quoique numériquement minoritaires [2], était des castes privilégiées de la société parce que bénéficiant d’un droit spécifique, les leges privatae.

Mais ces lois privées concernaient également certaines corporations, ou encore des villes ou des provinces. Elles avaient alors notamment pour fonction de limiter le pouvoir royal et ses éventuels abus, donc d’être de relatifs contre- pouvoirs.

On voit ici que, selon cette première définition, le privilège n’est pas une absence de discrimination (la discrimination étant alors définie comme un traitement plus défavorable que celui prévu par le droit commun) mais comme privilège spécifiquement (c’est-à-dire un traitement plus favorable que celui prévu par le droit commun).

Rien de très choquant dans cette distinction entre privilège et discrimination, l’absence de l’un n’impliquant par forcément l’autre. Mais alors pourquoi cette distinction n’est elle jamais faite, voir purement et simplement niée ?

Avant de donner quelques éléments de réponses, citons pour exemple parmi d’autres un texte qui se veut une Analyse anarchiste de la théorie du privilège, écrit par l’Assemblée des femmes de la fédération anarchiste britannique et qui a connu récemment une nouvelle notoriété en France du fait de sa traduction et de sa republication.

Ce texte est un parfait exemple de ce que nous critiquons souvent dans les milieux contestataires, à savoir le problème des prétentions à l’analyse critique, voir à la théorisation, de la part de groupes idéologiques se contentant de récupérer des discours issus de la méthode critique, au lieu de chercher à se réapproprier la démarche elle- même.

En l’occurrence ici, la démarche aurait tout bêtement déjà consisté dans le fait de regarder la définition des termes employés dans un dictionnaire tout ce qu’il y a de plus banal, ne serait- ce que pour s’en servir de base de réflexion.

Le texte de la fédération anarchiste assume tranquillement le fait de faire l’impasse sur la nuance au terme central de leur théorie, terme dont ce texte ne proposera d’ailleurs aucune définition :

« On peut considérer que ne pas subir de discrimination systémique liée à sa couleur de peau n’est pas un privilège, mais seulement la façon dont les choses devraient être pour tout le monde. Être confronté au racisme est une aberration. Ne pas y être confronté devrait être l’expérience par défaut. Le problème est que si ne pas être confronté à l’oppression est l’expérience par défaut, alors en être le sujet nous place en dehors de l’expérience par défaut, dans une catégorie spéciale, qui en retour rend une grande partie des oppressions invisibles. Parler de privilège révèle ce qui est considéré comme normal par ceux qui ne subissent pas l’oppression, mais qui ne va pas de soi pour les autres. [3]»

On pourrait objecter qu’il n’existe pas non plus d’expérience par défaut en tant que blanc, pas plus que d’expérience par défaut en tant que racisé : la racialisation n’est pas un partage binaire entre deux entités monolithiques, il existe une multiplicité de situations de racialisation le long de plusieurs continuums de marqueurs.

Cependant, une fois cet argument posé, on n’a fait qu’opposer un argument relativiste à un autre, sans chercher à en sortir.

Or si l’on essaie d’être un peu plus précis il y a une norme qui permet de faire la distinction entre privilège et absence de discrimination, et qui est fixée par un critère qui est, premièrement mais pas uniquement, celui du droit.
Ne pas vouloir poser cette nuance pose de graves problèmes si l’on prend cinq minutes pour y réfléchir.

Questions N°1 : un blanc qui échappe à la justice grâce à sa couleur de peau, alors qu’il a enfreint la loi, et un blanc qui n’a simplement jamais été contrôlé au faciès de sa vie sont- ils dans la même situation de « privilégiés » ?

Question N°2 : une personne qui se fait assassiner par la police à cause de sa couleur de peau est- elle simplement non- privilégiée si l’on part du principe que ne pas être la cible de la violence policière est, en fait, un « privilège » ?

On voit ici tout de suite le problème de nuance à apporter : il manque un juste milieu.

Justement, le texte de la fédération anarchiste pose que ce juste milieu n’existe pas, en oubliant un détail important : nous ne mesurons pas les situations sociales uniquement les unes par rapport aux autres, mais aussi par rapport à des normes et des valeurs, et celles-ci sont formalisés dans un ensemble de productions symboliques, culturelles, législatives etc.

Si le racisme est bel et biens « structurel » on doit partir de ce qui structure les rapports sociaux, et pas se contenter de renvoyer la situation sociale X à la situation sociale Y.

S’il est possible de définir une situation comme étant une oppression c’est qu’il existe une situation par défaut qui sert de référence. Cette situation n’existe peut- être pas dans l’absolu mais elle existe au moins dans les représentations et les normes sociales, et elle peut même être objectivée dans la loi et servir de point d’appui aux revendications politiques. Quand nous sommes témoins d’une situation d’oppression nous sommes capables de nous dire « c’est injuste », « ce n’est pas normal », et pas simplement « bof, ce n’est qu’un autre type de situations par défaut/ un autre type de situation normale simplement différente de la mienne.»

Cela peut faire sourire dit comme cela mais, de fait, cette façon de penser relativiste peut exister, justement, lorsque l’oppression n’est elle-même pas définie comme une oppression mais comme une situation normale pour un certain type de population : le discours raciste avait notamment pour fonction de légitimer le traitement esclavagiste des indigènes comme étant un traitement normal pour un certain type de population, et celui- ci était alors validé par le droit qui conférait aux indigènes un statut spécifique.

Pour définir l’esclavage ou le racisme comme des oppressions il faut faire de la situation des blancs la situation de référence et prétendre pouvoir y accéder, ce qui se traduit politiquement par la revendication pour l’égalité. Pour cela on fait appel à un certain nombre de normes et de valeurs qui vont permettre de définir une situation par défaut, et on essaie de faire inscrire celle- ci dans la loi.

Si l’on oublie cette nuance et que l’on définit le privilège de façon purement relativiste on se retrouve rapidement face à un problème politique : quelle type de revendications  peut on former à partir de cette analyse ?

Que nous puissions tous devenir des privilégiés ?
Que nous soyons tous opprimés mais de façon égale ?
On voit bien que cette perspective est un non-sens.

En réalité, plus qu’une analyse absurde, cet usage du mot privilège répond à une problématique propre aux organisations idéologico- affinitaire.

En effet, cette analyse relativiste peut avoir une certaine utilité dans le cadre de rapports de forces internes à des mouvements et/ou des organisations mixtes et/ou majoritairement blanches : fragiliser les blancs par la culpabilisation pour construire un rapport de force interne dans ces mouvements/organisations. Sauf qu’en dehors de cette considération restreinte l’usage indistinct des termes privilège et absence de discrimination peut rapidement poser problème parce que le relativisme qui en découle ne permet plus d’avoir une base normative suffisamment claire pour structurer des revendications politiques.

La notion de « privilège » n’est évidemment pas à abandonner, elle présente même de nombreux intérêts bien vus par les différentes personnes essayant d’écrire à ce sujet, mais elle reste dans ce cas à définir de façon rigoureuse et nuancée.

Pour en finir, revenons- en rapidement au texte de la fédération anarchiste britannique et au problème supplémentaire qu’il pose dans sa façon d’écarter toute possibilité d’argumenter à propos de l’emploi confus du terme privilège en utilisant un argument d’autorité :

« Si c’est le terme qui est désapprouvé, il faut savoir que les activistes noirs radicaux, les féministes et les activistes queers ou handicapés utilisent fréquemment le terme privilège. Les groupes opprimés doivent mener les luttes contre leurs oppressions, ce qui signifie que ces groupes opprimés ont la légitimité pour définir ces luttes et les termes que nous utilisons pour en parler. Ce n’est pas aux groupes de lutte de classe, formés majoritairement d’hommes blancs, de décider pour les gens de couleur et les femmes, quels mots sont utiles dans le combat contre la suprématie blanche et le patriarcat. [4]»

Encore une fois nous sommes conscients que ce texte est probablement le produit d’un contexte particulier qui explique relativement l’autoritarisme de l’argumentaire : il s’agissait sans-doute de créer un rapport de force au sein d’une organisation mixte (la Fédération Anarchiste britannique) sans doute majoritairement blanche, masculine, hétérosexuelle etc. Malheureusement, ce texte n’est pas un document interne mais une brochure, éditée en France, et largement diffusée, à partir de ce moment là les incohérences conceptuelles qu’elle permet deviennent problématiques, surtout si ce texte tente de les évacuer par des arguments d’autorité.

Pour conclure sur ce point nous renvoyons à l’article que nous avons déjà écrit sur la question des premiers concernés : La question des premiers concernés et celui sur la distinction Pensée critique et pensée contestatrice.

Des critiques sur l’utilisation de ce terme ont déjà été formulées [5], nous en indiquons ici quelques unes qui peuvent servir de piste pour approfondir davantage le débat à ce sujet en le liant à la question de classe.
L’usage du terme privilège semble être une réutilisation universitaire récente [6] d’une analyse assez ancienne faite par W.E Du Bois du privilège blanc [7] dans un contexte particulier, qui liait ce privilège blanc à la question de classe et à l’analyse du capitalisme.

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NOTES

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[1] https://fr.wiktionary.org/wiki/privil%C3%A8ge

[2] 9/10e des Français selon Wikipédia, mais de façon non- sourcée.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Soci%C3%A9t%C3%A9_d%27Ancien_R%C3%A9gime

Sur les difficultés d’estimation de la population sous l’ancien- régime lire :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Enqu%C3%AAtes_statistiques_de_l%27Ancien_R%C3%A9gime

http://www.philisto.fr/cours-75-la-population-francaise-sous-l-ancien-regime.html

http://archives.tarn.fr/fileadmin/templates/archives/img_arch81/anim_cult_pedag/education/Dossier_Recenser_la_population.pdf

http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/tiers_%C3%A9tat/97286

[3] Assemblée des femmes de la fédération anarchiste britannique. Une analyse anarchiste de la théorie du privilège.

[4] Ibid.

[5] A propos du débat à ce sujet lire notamment :

Bill Mullen. Is there a white skin privilege ? In
https://socialistworker.org/2013/10/30/is-there-a-white-skin-privilege

Tad Tietze. What privilege theory doesn’t explain. In
https://socialistworker.org/2014/01/14/what-privilege-theory-doesnt-explain

Sharon Smith. Race, class, and « whiteness theory ». In
http://www.isreview.org/issues/46/whiteness.shtml

Brian Kwoba. White skin privilege and marxisme ?

[6] Peggy McIntosh. White privilege and male privilege. 1988.

[7] Alberto Toscano. De l’aristocratie ouvrière à l’Union sacrée : Du Bois sur les origines coloniales de 1914. In Revue Période

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4 commentaires sur “Vous avez dit « privilège » ?

  1. Faux. Cette affirmation qui est la vôtre ne repose sur aucun argument de votre part et elle est, en outre, démentie par les propos de nos articles.
    Ainsi, si vous aviez lu « l’entièreté » de ce blog avant de prétendre en faire la critique dans son « entièreté » (ce qui aurait pourtant été le prérequis indispensable) vous auriez vu l’article juste en dessous de celui-ci :

    https://mignonchatonblog.wordpress.com/2016/07/23/critique-de-leconomie-politique-reification-exploitation-rapports-de-production/

    Article dans lequel il est bien précisé :

    « Certains font parfois de la critique de l’économie politique une science, ce qui nous paraît discutable pour des raisons épistémologiques : le débat n’est pas inintéressant mais fera peut- être l’objet d’un article spécifique.
    Pour le moment nous nous contenterons de dire que la critique de l’économie politique est une pensée critique, c’est-à-dire une pensée qui n’accepte pas d’idée, de concept, de catégorie comme allant de soi, mais va au contraire chercher à les analyser comme des constructions, résultants d’un processus. »

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  2. Je suis moi aussi gêné par cette confusion autour du terme de privilège.
    J’ai l’impression qu’au final, ce terme dans son utilisation actuelle dans certains milieux pousserait à réserver la légitimité politique aux seules personnes les plus opprimées. Ce qui est un puits sans fond, puisqu’il y a toujours plus opprimé que soi. Un peu comme dans le sketch Four Yorkshiremen des Monthy Python :

    Peut-être gagnerait-on à ne considérer comme privilèges que ce qui n’est pas, par nature, extensible à tout le monde. Un exemple: une personne qui a pour habitude de monopoliser la parole pendant 90% du temps de réunion d’un groupe politique dispose clairement d’un privilège, au sens d’un avantage, d’un « plus » élitiste par définition puisque ne pouvant pas être étendu à tout le monde. Avoir un poste de cadre, consommer au-delà de ce qui écologiquement soutenable si cette consommation devait être étendue à l’ensemble de la population mondiale est aussi un privilège dans cette définition-là. Dans ce genre de situation, la notion d’abandonner ses privilèges prend tout son sens logique, égalitaire et émancipateur.
    Inversement, le fait de ne pas subir du harcèlement de rue sexiste, pour les hommes, peut difficilement être vu comme un privilège si on définit le privilège comme un avantage élitaire ne pouvant être par nature étendu à toute la société. Il est tout à fait possible d’imaginer une société où personne ne subisse le harcèlement de rue, et heureusement !
    Dans cette définition, les privilèges sont des ressources limitées dont la répartition est déséquilibrée au bénéfice des personnes privilégiées. Plus le bien est rare, ou limité, plus l’inégalité est flagrante, écrasante, les ressources les plus rares étant quasi-totalement accaparées par les membres du groupe dominant (plafond de verre).
    Une partie de ce qui est actuellement nommé privilège ne rentrerait plus dans cette définition, comme l’exemple du non-harcèlement de rue sexiste envers les hommes. Il y a pourtant là une autre forme d’injustice (au sens de traitement inégalitaire), qui ne serait pas un privilège, mais une sur-oppression. Cette sur-oppression serait un « privilège négatif », au sens où, tout comme les privilèges, elle ne pourrait pas être logiquement étendue à l’ensemble de la société: une société où 100% de la population subirait du harcèlement de rue sexiste serait absurde. Le privilège, ici, ne serait pas de ne pas subir ce harcèlement mais d’avoir la possibilité de harceler une personne dans la rue (supposant une sur-légitimité de certaines personnes dans la rue).

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