L’antiracisme idéaliste

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            Dans cet article nous nous proposons de critiquer deux analyses, que nous jugeons idéalistes, du racisme et qui sont, selon nous, surtout propres à ce que l’on pourrait appeler la gauche française, à savoir la sociale- démocratie humaniste [1] et universaliste [2], et l’extrême- gauche marxiste [3]. Or, la spécificité de l’analyse du racisme que nous voulons essayer de développer dans ce blog s’inscrit en rupture avec l’analyse de cette gauche.

Rapidement, on définira l’idéalisme [4] comme le fait de considérer qu’il existe un certain nombre d’idées a priori qui préexistent à la réalité sociale et la déterminent.

La critique du racisme la plus courante consiste à le considérer comme s’il tombait du ciel, ou était le produit d’individus isolés, mus par la bêtise, l’ignorance, la haine ou n’importe quelle autre catégorie métaphysique et morale.
Selon nous, à penser ainsi on inverse les étapes : l’antiracisme idéaliste commence l’analyse du racisme en partant des différences comme autant d’éléments isolés qui seraient signifiant en eux- même. Or, selon nous, il faut analyser le racisme comme rapport social, comme mécanisme de domination structurel : les éléments que ce mécanisme fait entrer en ligne de compte importent peu en eux- même, ils ne sont pas intrinsèquement signifiants. Pour le dire simplement avec un exemple,  il n’y a pas de racisme à l’égard des noirs parce qu’ils sont noirs, et qu’être noir fait peur aux blancs parce qu’il serait ancré dans la nature humaine d’avoir peur de cette différence, et de celle- la spécifiquement plutôt qu’une autre. Le racisme à l’égard des noirs n’est pas séparable de l’histoire de la colonisation et de l’esclavage qui ont rendu utile de produire cette différence comme signifiante. C’est le racisme qui fait exister la différence, ce n’est la différence, existant a priori, qui produirait inévitablement du racisme. A cet égard on peut d’ailleurs constater qu’il a historiquement existé tout un tas de forme de racialisations entre blancs, par exemple le racisme dont ont souffert les ouvriers irlandais de la part des anglais [5].

De ce fait, ce type de discours antiraciste n’est pas réellement antiraciste, il prône simplement une forme de pacifisme racial : oui le racisme est ancré dans la nature humaine, ce qui implique donc que le signifiant racial soit lui aussi ancré dans la nature humaine… mais faisons la paix. Faisons la paix en comprenant que ce signifiant, pourtant tellement fort qu’il serait ancré a priori dans la nature de l’homme, n’est, finalement, pas si signifiant que ça. L’argument se contredit lui- même.

Nous allons maintenant aborder une autre approche que nous trouvons problématique et idéaliste du racisme et qui est cette fois davantage propre à l’extrême- gauche marxiste.

Une certaine analyse marxiste [6] a tendance à analyser le racisme comme un simple discours dont le seul effet néfaste serait de briser la solidarité au sein d’un prolétariat monolithique et a priori. Nous qualifions cette approche, malheureusement courante, d’idéaliste parce qu’elle pose une espèce d’essence intrinsèque du prolétariat, qui lui donnerait sa vérité en dépit de toute observation empirique de celui- ci. Or ce que l’observation empirique des composantes de ce que l’on appelle le prolétariat révèle c’est que celui- ci est une réalité divisée.

D’où vient cette approche idéaliste ? Selon nous d’une application étriquée de la pensée marxiste. Le schéma vulgaire attribué à ce que l’on appelle le matérialisme marxiste est le suivant : ceux qui possèdent les moyens de production économique (les bourgeois) sont dominants socialement (ils forment la classe supérieure de la société) donc sont dominants politiquement (ils forment la classe politique de gouvernement et se donnent les institutions politiques qui correspondent à leurs intérêts de classe) donc, au final, ce sont leurs idéologies (les idéologies bourgeoises) qui dominent et le droit est un droit bourgeois.

Inutile de dire que nous caricaturons : c’est la caricature de cette pensée, appliquée à l’analyse du racisme, qui nous pose problème, justement.

Une compréhension étriquée de ce schéma conduit à une confusion entre ce qu’on pourrait appeler une articulation logico- théorique et une articulation généalogique/historique.
Ce schéma est une articulation purement conceptuelle, elle sert au raisonnement mais elle n’est pas une description de ce qui se produit dans le réel.
Dans la réalité, il n’y a pas eu un premier moment où les moyens de production ont d’abord été accaparés, puis un second moment où la société apparaît en se calquant sur les rapports de production (rapport qui préexisteraient donc à la société), puis un troisième moment où le gouvernement est institué pour venir parachever l’édifice, avec son droit et les différents systèmes idéologiques, en cerise sur le gâteau. La production/reproduction de la société est un processus total, historique et dialectique : il n’a pas commencé un jour à proprement parler, et ne recommence donc pas non plus à chaque cycle en suivant un schéma linéaire : économie->société->sphère politique->idéologie->retour au départ.

Encore une fois, nous n’attaquons pas le matérialisme marxiste (ça ne veut pas dire que cette pensée n’est pas critiquable mais que ce n’est pas notre sujet ici), nous mettons en garde contre une simplification de la pensée marxiste qui en fait une doctrine métaphysique et non plus une pensée critique et dialectique.

Pour résumer, il faut bien comprendre que le prolétariat n’a pas été crée en bloc à un moment X originel, puis divisé artificiellement à un second moment Y par un faux discours dont il suffirait de dévoiler la fausseté pour que le prolétariat renoue avec son essence unitaire. Le critère vrai/faux qui opposerait le racisme à la solidarité de classe repose sur une conception idéaliste du social : pour un prolétaire blanc, le racisme offre de réels avantages à courts termes, comme toute  attitude égoïste, parce que l’on ne fait pas croire aux prolétaires qu’ils sont en concurrence sur le marché du travail, ils le sont réellement.
La division du prolétariat est une division réelle, une réalité empirique, qu’on n’abolit pas, et qu’on ne dépasse pas, en lui opposant une essence qui existerait on ne sait où, dans un ciel des idées. On peut, à la limite, tenter de produire cette unité dans la lutte, mais cette lutte ne fera pas l’économie de la mise en jeu d’un certain nombre de contradictions internes à ce que l’on appelle le prolétariat.

Historiquement on n’a, à ce jour, encore jamais observé de révolution sociale achevée et pérenne, la révolution sociale n’est donc pas un vrai discours opposé au discours faux du calcul égoïste et de la concurrence. La révolution n’est qu’un idéal, une promesse et compter uniquement sur celle- ci pour parler plus fort aux oreilles du prolétariat blanc que son estomac en période de crise serait d’une grave naïveté. Surtout qu’en ce sens un exemple historique existe : l’implication massive des juifs dans les mouvements ouvriers et révolutionnaires dès le 19e siècle n’a aucunement empêché l’antisémitisme virulent du prolétariat européen, qui a conduit à la politique d’extermination du régime nazi.

Ainsi, la contradiction raciale est une contradiction réelle, avec des effets réels, même si les catégories qu’elle met en branle n’ont pas d’objectivité biologique.
Pour prendre un autre exemple, la valeur non plus n’a pas d’objectivité, il ne s’agit pas d’une substance naturelle que l’on extrait du sol ou que ;’on cueille sur les arbres mais d’un rapport social réifié dans une catégorie socialement construite. Ca ne l’empêche pas d’être socialement objectivée dans la monnaie, les prix, et même de pouvoir se mesurer et d’organiser les rapports sociaux.

En résumé, nous voulions mettre l’accent ici sur deux points importants qui caractérisent notre analyse :

– Penser la catégorie de race (donc le racisme lui même) comme une production sociale, répondant à une fonction.

– Penser la division raciale comme une division réelle, socialement objectivée dans les rapports sociaux, et non comme une simple illusion de discours.

En bref, la race est une catégorie inventée, mais elle produit tout de même des effets réels, comme n’importe quelle catégorie : le genre, la valeur etc.

Inversement, il n’existe pas non plus une classe monolithique des racisés, dont l’essence serait d’être unie : les divisions de genre et de classe, pour ne prendre que ces deux exemples, sont des divisions réelles elles aussi, internes à la racialisation.

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NOTES

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[1] L’humanisme repose sur une conception philosophique a priori de l’homme, développée à un moment particulier de l’histoire des centres historiques d’accumulation du capital. Les sciences- sociales, l’ethnologie et la sociologie ont pris le relais de la philosophie pour construire un discours désormais scientifique à ce sujet.

[2] L’universalisme est, pareillement à l’universalisme, une vision philosophique a priori du social. Encore une fois, le discours philosophique n’est plus adéquat pour penser ces questions depuis l’émergence de disciplines scientifiques à ce sujet. Il ne s’agit pas de se dire pour ou contre l’humanisme ou l’universalisme, mais de dire que la question ne se pose plus en ces termes.

[3] C’est-à-dire principalement léniniste, mais on peut également y rajouter une partie de ce qu’on appelle l’ultra- gauche conseilliste. Certaines revues comme Théorie Communiste ayant rompu avec l’ultra- gauche en rompant avec le programmatisme, développe une analyse beaucoup plus critique et scientifique des rapports de domination.

[4] Georges Politzer. Principes élémentaires de philosophie. Chapitre II. p34. (Editions sociales). 1969.

[5] Satnam VirdeePolitiques des parias. Sur la racialisation de la classe ouvrière anglaise. Traduit de l’anglais par Clémence Garrot. Originellement paru dans la revue en ligne newleftproject.org.

[6] Nous ne parlons pas du discours de Marx lui- même mais de la façon dont la pensée marxiste, notamment léniniste, peut parfois être utilisée de façon assez simpliste. Il est dur de donner des sources exactes de l’utilisation d’un tel discours qui constitue plutôt une analyse par défaut qui se retrouve assez souvent de façon informelle.

 

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