La question des premiers concernés

YJDNSHu

Il existe une confusion entretenue autour de la question des premiers concernés sur laquelle il va falloir revenir brièvement.

Que la formulation des revendications et la direction politique des mouvements d’émancipation soient le fait des groupes concernés par la forme de domination spécifique dont il est question c’est, en effet, un principe de base de l’autonomie politique pour des raisons qu’on pourrait évoquer mais qui ne sont pas le propos ici.

Qu’on reconnaisse que les dominés jouissent, en matière d’analyse critique de leur propre domination, d’un biais positif leur permettant, toute chose étant égale par ailleurs, de voir a priori un peu mieux le rapport de domination comme étant un rapport de domination : certes, c’est une considération épistémologique de base.

Mais le problème survient lorsqu’on confond le champ politique et le champ scientifique, et qu’on cherche à appliquer à ce dernier des considérations morales : lorsqu’il est question d’élaboration critique il ne s’agit pas d’être concernés ou pas, il s‘agit de rigueur méthodologique.

Des choses tout à fait pertinentes ont été analysées sur le racisme notamment par des blanches comme Colette Guillaumin, ou encore par Christine Delphy pour ne citer qu’elles.
Il ne s’agit pas de légitimité à donner son avis : la légitimité est une notion philosophico-morale, donc normative, elle n’est donc pas un critère critique. Il est question de la pertinence de cet avis, et celle- ci se juge à l’aune de la méthode.

Bref, les non- concernés n’ont pas vocation à donner une direction politique aux mouvements ne les concernant pas et ne peuvent qu’y jouer un rôle de soutiens politiques, certes. En revanche ils peuvent bel et bien avoir vocation à donner leur avis sur le plan théorique, et celui- ci peut même être tout à fait intéressant et pertinent, dès lors qu’ils font preuve du minimum de rigueur méthodologique, en sachant simplement qu’ils souffrent d’un biais méthodologique supplémentaire qui les fait partir d’un peu plus loin.

Lire l’article au format .pdf ici

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6 commentaires sur “La question des premiers concernés

  1. Alors, je m’y connais largement moins que vous en théorie mais je connais pas mal le problème en pratique.

    Je suis à la fois d’accord avec vous sur le principe. Que en effet des personnes non concernées qui ont rigoureusement étudié un sujet peuvent produire des réflexions intéressantes et ce serait dommage de passer à côté par l’application rigide d’un principe.

    A condition que ces personnes ne cherchent pas à prendre trop de place, parler à la place de, et qu’elles acceptent la critique des personnes concernées sur leurs éventuelles erreurs. Et c’est souvent là que le bât blesse (comme on le sait tous), ce qui explique la rigidité et la méfiance parfois excessives du milieu sur « le principe des concernés ».

    Sur des sujets me touchant directement je suis moi même plutôt rigide (sur le fait de laisser la parole aux seuls concernés) et vais vous expliquer pourquoi.

    1 ) La psychophobie (cad l’oppression des personnes schizophrènes, borderline, zèbres, psychotiques, autistes…).

    En ce domaine il n’y a presque que les médecins, parents, l’Etat… qui parlent à nos places et « pour notre bien ». Souvent en ne montrant que les enfants concernés (car il est plus acceptable de confisquer la parole d’enfants). Ou en infantilisant les adultes, en renvoyant tout à leur trouble.

    Exemple : une personne paranoïaque fait remarquer de la psychophobie ou du sexisme. On répond « tu te trompes tu es parano ».

    Sans parler des journalistes qui font du sensass sur notre dos.
    Tous ces gens parlent de nous sans nous. Disant « il faut soigner l’autisme ». Décidant de nos vies. Répandant des clichés faussement bienveillants (schizophrène doué en art, autiste génie…) ou stigmatisants (le fou violent, dangereux…).

    Bref. Nos voix sont encore plus écrasées que celles des autres opprimés (à part peut-être les enfants, toxicos et alcooliques). Parce que nous sommes « fous » « malades » « n’avons pas toute notre tête » « immatures »… Parfois à peine humains.

    Du coup pour la psychophobie, on ne peut se permettre de partager le peu d’espace de parole avec des alliés même de bonne volonté et ayant des réflexions intelligentes.

    De plus il y a tellement de clichés, de mépris… envers nous partout, et d’ignorance, que c’est trop risqué de laisser des militants alliés parler « pour nous ». La plupart ont de gros biais psychophobes même après avoir appris en long en large et en travers.
    Cf les médecins qui nous oppriment avec leur « savoir médical » comme arme.

    2 ) La transphobie.

    J’ai lu beaucoup d’articles et livres féministes par des femmes cisgenres (et parfois des hommes cis).

    Souvent de qualité. MAIS cis-centrés. Du coup ils font des généralités sur « le genre » sans prendre les trans en compte. Sauf exception (ça s’améliore doucement).

    En outre beaucoup de gens, y compris intellos et/ou féministes ont une vision simpliste, pleine de généralités et stéréotypes, sur les expériences et identités trans.
    Souvent une vision centrée sur la binarité H/F, les organes génitaux et les opérations.
    Refusent souvent de voir l’étendue et la complexité de la transphobie (surtout celle de leur milieu).

    Et les intellos cis (féministes ou non) débattent sur nous sans nous depuis 40 ans. Souvent disent dans le même livre des choses intéressantes ET renforcent des clichés à côté.

    Sans compter les médecins qui (ici aussi) décident parfois de nos vies pour nous (accès au changement d’état civil, etc).

    Du coup j’aimerais perso que les cis arrêtent de parler de tout ça même pour aider (en livre, conf, émission TV, blog…) parce que souvent ils n’y comprennent RIEN (ou juste quelques bases).

    Dans ces deux cas (psycho et transphobie), en plus, les non concernés ont tendance à nier les oppressions « invisibles » vécues. Ou les oppressions vécues par une personne pas immédiatement vue comme trans ou « folle » dans la rue.

    Aux yeux de beaucoup, donc, une personne trans avec une tête « normale » ou une personne autiste qui n’a pas dit son diag et semble « normale » ne vivent pas d’oppression. Alors que si.

    Bref le non concerné croit parfois que ce qu’il ne voit pas n’existe pas…

    Après tout ce que je dis là est spécifique à la psycho et transphobie.

    Aimé par 1 personne

  2. Très bon texte et argumentation. Et je vous rejoins sur la distinction que vous operez.

    Ainsi, oui un non-concerné peut tout à fait émettre de très bonne analyse, s’il cait attention au biais en question… et à l’inverse un concerné peut émettre une mauvaise analyse, malgré son biais positif, s’il n’est pas assez rigoureux dans sa méthode.

    Cependant, je me joins aux griefs que pointe @Troll du Jardin, qui se place sur le champ politique et j’en ajouterai un dernier : du fait des rapports sociaux justement, la parole d’un.e non-concerné.e sera toujours plus valorisée que celle d’un.e concerné.e, quand bien même i.elles diraient la même chose, quand bien même auraient-i.ellels utilisé une méthodologie critique avec autant de rigueur….
    Ainsi quand un non concerné prend la parole sur un sujet, qu’il garde toujours à l’esprit que sa prise de parole ne se fait pas dans un cbamp neutre, et qu’elle ne sera paspas acceuilli de la même manière qu’avec un non concerné, à qui on reprochera toujours ce biais positif justement, comme un biais de perception ,un manque d’objectivité etc…

    Aimé par 1 personne

  3. Salut,

    en effet la distinction que vous faites est correcte mais me semble presque à côté du problème qui est que les personnes non-concernées, donc dominantes, ont plus de facilité / place / ressources pour produire de la théorie, du discours, etc. sur des sujets qui ne les concernent pas en premier lieu. Et cette production analytique / critique ou autre influence évidemment le mouvement politique de libération. Au final, la séparation des 2 plans est presque factice.

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